WAGNER Richard – la biographie

(1813-1883) Epoque Romantique

En abolissant la frontière entre air et récitatif, Wagner provoque au milieu du XIXe siècle la plus grande révolution de l’opéra depuis Monteverdi, mais son influence dépasse très largement l’histoire de la musique. La poésie (Baudelaire), la littérature (Proust), la peinture (Moreau), le théâtre (Claudel), la danse (Béjart) et même le cinéma (Visconti) ont été marqués par le projet fusionnel du « plus grand talent de toute l’histoire de l’art » (Thomas Mann).

 

Wagner en 10 dates

1813 : Naissance à Leipzig
1839 : Séjour à Paris et « fin de la période décadente de mon goût ».
1849 : esquisse d’un drame sur Jésus et lecture des vieux mythes germaniques
1851 : plan définitif de la Tétralogie
1857 : esquisse de Parsifal
1861 : fiasco de Tannhäuser à Paris et vibrant article de Baudelaire
1865 : première de Tristan et Isolde à Munich
1876 : première de L’Anneau du Nibelung à Bayreuth
1882 : création de Parsifal (sans applaudissement avant la fin) à Bayreuth, sous la direction de son ami Hermann Levi
1883 : mort à Venise le 13 février.

 

Si « l’enfance est un destin » (Rilke), celle de Wagner contient tout ce qui va advenir. En premier lieu, le fait qu’il était libre et quasi autodidacte

C’est à Leipzig, le 22 mai 1813, que naît Richard Wagner, neuvième enfant d’un fonctionnaire de police qui meurt six mois plus tard. De famille protestante, il est baptisé à l’église Saint-Thomas où Jean-Sébastien Bach fut maître de chapelle. Sa mère se met aussitôt en ménage avec son amant Ludwig Geyer sur lequel plane une possibilité de paternité, ce qui ne manque pas de sel car le très controversé auteur du Judaïsme dans la musique serait ainsi le fils d’un acteur juif. Qui qu’il en soit le théâtre est au centre des préoccupations de cette tribu bohème, car après la mort de Geyer la famille Wagner déménage au gré des engagements des trois sœurs de Richard qui font carrière sur scène. Bouleversé par la découverte de Shakespeare, Wagner décide d’être dramaturge. Renvoyé du lycée, il partage son temps entre beuveries et la lecture d’Homère ou Dante. Auteur d’une tragédie, il désire lui adjoindre la musique et se lance donc dans l’étude approfondie de l’harmonie et du contrepoint avec le cantor de Saint-Thomas. Quelques mois plus tard, il compose sa Symphonie en ut. Un génie est en marche vers le Walhalla.

 

S’il apparaît sans scrupule, n’oublions jamais que Wagner a souffert comme un damné pour offrir à l’humanité ce qu’elle tarda à accepter

Gagnant sa vie comme chef des chœurs et chef d’orchestre dans de petites villes d’Allemagne, il écrit ses premiers opéras à partir de 1833 sous l’influence de Weber, Beethoven puis Bellini (qu’il désavouera plus tard). Seul La défense d’aimer (d’après Shakespeare) est créé au prix d’un lourd endettement. Il tombe amoureux de Minna Planner qu’il épouse et qui le quitte pour un autre avant de lui revenir. Le couple décide de partir pour Paris où sa situation financière ne s’arrange guère. Après quinze jours de prison pour dettes, Wagner se lance dans la composition de son premier chef-d’œuvre Le vaisseau fantôme dont il écrit aussi le livret (ce sera le cas pour tous ses opéras). Refusé par l’Opéra de Paris, le drame lyrique est accepté à Dresde. Les Wagner repartent donc pour l’Allemagne. Le succès de Rienzi dans la capitale saxonne offre sa première joie professionnelle au compositeur. Il est engagé comme chef d’orchestre à Dresde, mais son Vaisseau fantôme subit sous sa direction un échec cuisant. L’errance et l’amour rédempteur constituent des thèmes qui marqueront son œuvre future.  Il se lance dans la composition de Tannhäuser que Baudelaire défendra comme un beau diable à Paris lors d’un scandale retentissant, et Lohengrin que Liszt (admirable et indéfectible soutien) créera à Weimar. Ces opéras sont encore marqués par l’influence italienne. Wagner se cherche.

 

 

Que Tristan et Isolde soit sorti d’un seul cerveau humain semble incroyable. C’était compter sans l’embrasement de deux cœurs

Proche des milieux anarchistes, Wagner participe activement à l’insurrection républicaine de 1849. Un mandat d’arrêt est lancé contre lui. Il s’enfuit à Paris, Zurich et commence à envisager l’écriture de L’anneau du Nibelung, son projet le plus ambitieux, d’après les sagas scandinaves, connu aussi sous le nom de Ring ou de Tétralogie qu’il mettra 30 ans à édifier.

La lecture de Schopenhauer et le coup de foudre pour la femme de son protecteur, Mathilde Wesendonck, vont le contraindre à abandonner la composition de Siegfried pour Tristan et Isolde d’après la légende médiévale. Cette passion inassouvie va lui inspirer un sublime poème d’amour où sensualité et spiritualité sont portés à l’incandescence et où l’harmonie chromatique et la « mélodie infinie » donnent naissance à une langue nouvelle, sommet de l’art romantique allemand, comme Norma est le sommet du bel canto italien. Après de multiples répétitions, l’œuvre est déclarée injouable. Criblé de dettes, Wagner songe au suicide quand le nouveau roi de Bavière, Louis II, fervent admirateur de 19 ans appelle le sublime artiste dont il est amoureux à se placer sous sa protection. Tristan est enfin représenté à Munich en 1865 sous la direction de Hans von Bülow. La femme du chef d’orchestre, Cosima (fille de Liszt) est devenue la maîtresse du compositeur et donne naissance la même année à une fille nommée Isolde. Eva et Siegfried suivront. Scandale. Wagner doit quitter Munich, mais le roi continue de l’entretenir.

 

De chef-d’œuvre en chef d’œuvre, Wagner continue sa route vers l’Art total qui va se cristalliser dans le Ring à Bayreuth

Au bord du lac de Lucerne, Wagner se lance dans la composition des Maîtres chanteurs, époustouflant opéra-comique et l’œuvre lyrique la plus longue du répertoire (4 h 30 sans entractes) où la figure du cordonnier, poète et humaniste Hans Sachs s’affirme comme une des plus extraordinaires trouvailles de Wagner. L’œuvre naît à Munich en 1868, toujours sous la baguette de l’infortuné Hans von Bülow. La mort de Minna et le divorce des époux Bülow permettent aux amants adultères de se marier en 1870. Wagner reprend la composition du Ring. Soucieux de donner à son œuvre un écrin adapté à sa nouveauté, Wagner songe à un théâtre à l’acoustique parfaite où l’orchestre (âme invisible du drame) sera dans une fosse fermée et où la salle sera plongée dans l’obscurité pour donner à l’opéra un caractère de cérémonie sacrée. En 1872, la première pierre du Festspielhaus de Bayreuth est posée. Le compositeur compose et cherche l’argent, Louis II paie les traites, les ouvriers s’activent jusqu’en en août 1876 où la première représentation complète de L’Anneau du Nibelung a lieu en présence de l’empereur Guillaume et de l’élite intellectuelle et artistique européenne.

 

 

Après Wagner, la musique n’est plus la même. L’art lui-même a changé de visage

Il reste à Wagner de composer Parsifal qu’il a déjà esquissé depuis la création de Tristan et Isolde (1865). Pour Nietzsche qui entretient une relation d’adoration-répulsion avec Wagner, Parsifal est le plus grand chef-d’œuvre de son auteur qui « fait montre d’un génie qu’on ne retrouve que chez Dante, pas ailleurs ». Après le poème de l’amour et de la mort de Tristan, le roman du saint-art allemand (Les Maîtres) et la quintessence du mythe occidental (Tétralogie), Parsifal est une ode à la chrétienté. L’œuvre est terminée à Palerme et créée à Bayreuth en 1882. L’année suivante, Wagner meurt à Venise. Son corps est transféré à Bayreuth et donne lieu à des funérailles nationales.

On a dit tour à tour que Wagner n’avait rien inventé – « Ce crépuscule qu’on a pris pour une aurore » (Debussy) – qu’il avait tout pris à Liszt, qu’il a préfiguré le dodécaphonisme, voire le nazisme. Exagérations. « Le génie prend son bien où il le trouve », a dit Goethe et le génie de Wagner est sans limite. Mais il n’a pas brisé la tonalité, il l’approche de l’abîme. S’il est le maillon qui relie Chopin à Debussy, son art crée une synthèse de toute la musique depuis le chant grégorien jusqu’aux harmonies de demain, et ses plus grands chefs-d’œuvre sont à placer aussi haut que L’art de la fugue de Bach, Don Giovanni de Mozart ou les derniers quatuors de Beethoven. A noter que Wagner et Verdi, les deux géants de l’opéra au XIXe siècle ont suivi la même évolution en s’affranchissant des conventions de l’opéra. De Nabucco à Falstaff, il y a le même fossé qu’entre Rienzi et Parsifal.

 

Quand Israël autorisera enfin la musique de Wagner, le cliché d’homme infréquentable qui entache son génie vivra peut-être ses derniers jours

La musique de Wagner est toujours interdite sur le sol d’Israël depuis la création de l’Etat en 1948 bien qu’elle passe à la radio et que des disques y sont vendus. Le chef d’orchestre Daniel Barenboïm a néanmoins transgressé ce tabou en 2001 en dirigeant, en bis, avec son Orchestre de la Staatkapelle de Berlin, le Prélude de Tristan et Isolde après avoir prévenu le public et proposé à ceux qui voulaient quitter la salle de pouvoir le faire. Ses précautions n’ont pas empêché le scandale d’éclater dans les médias par la suite. Barenboïm argue du fait que Toscanini a déjà dirigé Wagner en Israël lors de la création de l’Orchestre de Palestine (1936) et qu’il n’existe nulle trace d’antisémitisme (clairement affiché) dans les opéras et la musique de Wagner. Il comprend que sa musique soit intolérable aux derniers rescapés des camps de la mort, mais fait remarquer à ceux qui s’érigent en juges qu’il constitue un bouc émissaire un peu trop commode.

 

 

Au Festival de Bayreuth, c’est Règlement de comptes à OK Coral depuis sa création

Créé par Richard Wagner, le Festival de Bayreuth a toujours été dirigé par un membre de la famille Wagner (aujourd’hui Katarina Wagner). On n’y joue que les grands opéras du maître à l’exception de la 9e Symphonie de Beethoven. Comme la demande est huit fois supérieure à l’offre, il existe une liste d’attente d’environ cinq ou dix ans suivant les productions. La guerre de succession donne lieu à des batailles familiales sanglantes dont la presse allemande fait régulièrement ses choux gras. Après la mort de Wagner, sa veuve Cosima a dirigé le festival d’une main de fer, interdisant notamment qu’on joue Parsifal ailleurs (jusqu’en 1912). A l’époque du nazisme, Winifred Wagner (bru de Cosima) est l’amie d’Hitler qui est un habitué des lieux. Après la guerre, le festival est dénazifié et rouvert en 1951 avec la 9e Symphonie de Beethoven dirigée par Furtwängler. Wieland et Wolfgang Wagner deviennent co-directeurs. Wieland se singularise par des mises en scène de génie, mais il meurt en 1966. Wolfgang devient seul maître à bord au court d’un (trop) long mandat jusqu’en 2008 où il cède la main à ses filles. Parmi les hauts faits d’armes de la Colline sacrée, citons le Parsifal de 1951 dirigé par Knapperbusch et bien sûr le Ring du Centenaire (1976) avec le tandem Boulez-Chéreau qui fit scandale avant d’entrer à son tour dans la légende.

 

Olivier Bellamy

 

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