La création du Festival de Bayreuth par Richard Wagner en 1876 est un évènement unique dans l’histoire de l’art et de la musique. Criblé de dettes quelques années plus tôt, le compositeur a pu compter sur Louis II de Bavière et ses largesses.
Le 1er novembre 1853 marque le début de la composition du Ring, une sorte de grand mouvement créateur, un délire qui s’empare du compositeur pendant plusieurs semaines. L’Or du Rhin esquissé, la Walkyrie suit, sous la protection de sa chère amie Mathilde Wesendonck. « Bénie soit Mathilde », écrit-il sur la partition, avec une plume qu’elle lui a offerte, et qui est en or. Pendant ce temps, celui qui finance Wagner, c’est justement le mari de Mathilde, Otto.
Wagner vit très au-dessus de ses moyens et accumule les dettes. Sa vie commune avec sa femme est devenue un enfer. Mina sait tout de sa liaison avec Mathilde, désormais. Elle apprend à son perroquet à répéter : « Wagner est un vilain mari ! »
A 51 ans, il est séparé de sa femme, et fuit ses créanciers. Tout devient très compliqué, jusqu’à ce jour de mai 1864 où le secrétaire de cabinet du nouveau roi de Bavière Louis II le retrouve dans son hôtel de Stuttgart pour lui annoncer que « Sa Majesté Louis II, par affection pour l’art de Wagner, est décidé à le garder pour toujours auprès de lui en ami et à le soustraire à toutes les injures du sort ».
Wagner reçoit le soutien inattendu de Louis II, l’un des hommes les plus riches d’Europe
C’est ce qu’on pourrait appeler — la comparaison peut paraître triviale — gagner au loto. Au moment où Wagner est à bout et ne voit plus comment s’en sortir, l’un des hommes les plus riches d’Europe, le roi de Bavière en personne, lui dit qu’il sera son ami, qu’il n’aura plus de problème d’argent et qu’il peut oublier les questions matérielles.

Wagner se laisse faire et répond de façon très affectueuse au jeune roi. Est-il sincère ? Probablement, du moins en partie : Louis II est un garçon sympathique, dont on peut facilement devenir l’ami. Mais Wagner pense surtout à celle qui devient sa maîtresse dès 1864 : Cosima, fille de Liszt et épouse de Hans von Bülow, lui-même l’un des plus ardents wagnériens qui soit.
En 1865, Tristan und Isolde est créé avec un succès absolument extraordinaire. Mais les dépenses occasionnées par Wagner, auxquelles s’ajoute ce ménage à trois, lui attirent rapidement de nombreuses inimitiés. Les Bavarois ne sont guère satisfaits de voir Louis II financer ce qu’ils perçoivent comme un panier percé composant une musique incompréhensible. Le roi est finalement contraint d’éloigner Wagner, qui se résigne, part pour la Suisse, mais conserve néanmoins la rente royale. C’est justement grâce à cette rente qu’il s’installe dans une villa sur une presqu’île au sud de Lucerne : Tribschen. C’est là que Cosima le rejoint avec ses enfants, dont deux de ses quatre filles, Eva et Isolde, sont de Wagner. C’est là aussi qu’il reprend son travail et ressort des tiroirs, douze ans après, le projet du Ring.
La rupture entre Wagner et Louis II
Le 25 août 1869, des nouvelles alarmantes arrivent de Munich : le roi a ordonné la création de L’Or du Rhin, las d’attendre la version définitive que Wagner lui avait promise. La répétition générale est un désastre. Les décors et costumes sont jugés défaillants. Wagner, horrifié, tente de faire reporter la première. Louis II entre en fureur. Tout se dégrade entre Richard et son royal protecteur. Wagner hésite même à poursuivre le Crépuscule des Dieux, de peur que le roi ne s’en empare et n’en fasse n’importe quoi.
En juin 1870, le roi impose de la même façon la création de La Walkyrie, mais cette fois, c’est un succès immense. Wagner estime néanmoins qu’on s’est moqué de lui. Il n’y a pour lui qu’une seule solution viable, celle qu’il avait en tête depuis le début : créer son propre festival, être le seul maître à bord, pour ne plus jamais laisser quiconque s’emparer de ses œuvres pour les défigurer.
Wagner veut s’affranchir de Louis II pour accomplir sa vision
Quand il referme la partition de Siegfried, en 1871, il refuse de l’envoyer au roi. Avec Cosima, il part pour Bayreuth, cette petite ville de Franconie qu’il connaît depuis sa jeunesse, et dont il estime que l’atmosphère est exactement celle qui convient au déploiement de ses drames. Le conseil municipal lui offre un terrain sur la colline. Wagner va y concevoir un théâtre d’un genre nouveau — la résurgence, dans le monde moderne, des principes antiques — financé cette fois par souscription, lancée dans toute l’Europe auprès de ses admirateurs.
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Le roi de Bavière, lui, s’est retiré dans son château de Neuschwanstein, outré de l’attitude de Wagner à son égard. Wagner conserve pourtant la rente royale — et continuera d’en bénéficier jusqu’à la construction de Bayreuth.
Le 12 août 1876, l’Empereur d’Allemagne Guillaume Ier arrive par train pour assister au festival et dit à Wagner : « Je ne croyais pas que vous y parviendriez. » Et le 13 août 1876, c’est la première. Des réussites, des échecs, mais surtout, pour Wagner, l’accomplissement.
Franck Ferrand
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