Tombés dans l’oubli, les Chevaliers de la Foi n’en ont pas moins contribué, dans l’ombre, au basculement de l’Empire napoléonien vers la Restauration des Bourbons, en s’inspirant du fonctionnement des Francs Maçons.
Le fondateur de cet ordre secret s’appelle Ferdinand de Bertier de Sauvigny. Il est né en 1782 dans une famille solidement établie au sommet de l’administration de l’Ancien Régime. Son père, Louis Bénigne François Bertier de Sauvigny, était intendant de Paris : il supervisait l’approvisionnement de la capitale, les finances et une grande partie de l’administration du territoire parisien. C’était un homme de devoir, très proche du roi et de la famille royale, mais aussi très exposé à la colère populaire dans ces années de crise : crise frumentaire, pénurie de pain, manque d’argent.

Quand éclate la Révolution en 1789, la situation devient incontrôlable. Le 22 juillet de cette année, quelques jours seulement après la prise de la Bastille, la foule parisienne se déchaîne. Bertier père est arrêté, conduit à l’Hôtel de Ville, et la colère populaire se transforme en violence : il est massacré par la foule. Sa tête est promenée au bout d’une pique dans les rues de Paris. Son fils Ferdinand n’a alors que sept ans. Ce traumatisme le marquera à vie. Dans sa mémoire, la Révolution ne sera jamais un simple événement politique : elle est une tragédie sanglante d’une cruauté intimement familiale.
Napoléon Bonaparte domine le pays
Les années suivantes sont celles du bouleversement. Comme beaucoup de familles nobles, les Bertier partent en exil. Ferdinand passe une partie de sa jeunesse en Angleterre et en Autriche. Lorsque les temps deviennent moins dangereux, il décide de rentrer. Mais la France qu’il retrouve n’est plus du tout celle de son enfance. La monarchie royale a disparu, la Révolution a laissé place à de nouvelles institutions, et un homme domine désormais le pays : Napoléon Bonaparte.
Pour lui, le problème n’est pas seulement politique : il est religieux. Au tournant de l’année 1810, la rupture entre Napoléon et le pape Pie VII est consommée. Le pape — qui était venu sacrer l’Empereur à Notre-Dame, mais n’avait pu le faire car Napoléon s’était couronné lui-même — est désormais retenu prisonnier dans ses appartements de Fontainebleau. Les congrégations religieuses sont supprimées, les évêques vivent sous surveillance. Dans tous ces événements, Ferdinand voit le signe que l’Empire repose sur des bases fragiles, et à ses yeux de fervent catholique, sur des bases fallacieuses. Il en tire une conclusion : si le régime venait à vaciller, les royalistes ne seraient pas prêts. Il faut donc s’organiser.
Le modèle maçonnique au service d’une cause royaliste
Pour comprendre comment survivre dans la clandestinité, Ferdinand de Bertier de Sauvigny prend une décision surprenante : il entre dans une loge de franc-maçonnerie. Il observe les rituels, la hiérarchie, la discipline, le secret qui y règne. Il n’y restera pas longtemps, mais suffisamment pour comprendre le fonctionnement d’une société secrète. Ce qu’il cherche, c’est un modèle d’organisation : quelque chose de structuré et de discret, capable de réunir non pas des républicains, mais des royalistes. Un ordre inspiré des anciennes sociétés de chevalerie, adapté aux exigences de la clandestinité. L’idée prend forme dans son esprit, et c’est ainsi que, dans l’ombre de la prison de la Santé, naissent les Chevaliers de la Foi.
Ils se répandent d’abord dans les différents quartiers de Paris, puis dans les provinces : la Bretagne, la Vendée, la Franche-Comté, l’Aquitaine, certaines villes du Midi — partout où les foyers royalistes sont les plus nombreux. Un réseau se développe, accueillant des membres de l’élite locale, fiers d’appartenir à cette société secrète qui n’a rien de maçonnique dans ses convictions. On y trouve des hautes personnalités de l’Ancien Régime : Jules et Armand de Polignac, Alexis et Alfred de Noailles — ce dernier aide de camp de Bernadotte —, le comte de Villèle, la famille de Montmorency-Laval. Autant de noms qui deviendront les piliers de la Restauration sous Louis XVIII.
L’objectif, dans un premier temps, n’est pas de renverser l’Empire, mais de préparer le terrain : maintenir vivante la fidélité monarchique que l’on avait tendance à oublier, et former ce qui, le moment venu, constituerait l’élite d’une monarchie restaurée.
En plein conflit ouvert entre Napoléon et le pape Pie VII, les Chevaliers de la Foi font circuler des informations cachées
Dans un pays encore profondément catholique, la dimension religieuse est centrale. Alors que Napoléon est entré en conflit ouvert avec le pape Pie VII, les Chevaliers de la Foi font circuler la bulle d’excommunication de l’Empereur, que les gazettes officielles s’étaient bien gardées de mentionner. Ils rappellent les conditions de détention du pape, entretiennent l’idée que le régime impérial s’est mis en rupture avec l’ordre religieux. Des lettres et proclamations venant de l’étranger, des informations sur les revers militaires de Napoléon — inconnus de la population française mais connus du réseau — alimentent l’idée que l’Empire n’est peut-être pas aussi stable qu’il n’y paraît.
La campagne de Russie de 1812 marque le tournant. Le désastre affaiblit considérablement l’Empire, et pour Bertier et les siens, l’heure tant attendue semble enfin approcher. Le réseau devient plus actif. Des contacts sont pris avec le comte de Provence, toujours en exil qui, depuis la mort de son neveu en juin 1795, se considère comme le roi Louis XVIII. Alexis de Noailles sert d’intermédiaire, multipliant les voyages pour tenir le roi au courant de la situation en France et renouer des liens avec plusieurs cours européennes.
Les Chevaliers tentent également de provoquer des signaux politiques forts : on évoque un possible soulèvement en Vendée, une tentative est préparée à Rodez pour faire arborer le drapeau blanc et donner l’impression d’un mouvement royaliste naissant. Ces initiatives échouent, mais elles traduisent une stratégie claire : démontrer que la France serait prête à accueillir favorablement un retour des Bourbons sur le trône. À mesure que les armées de Napoléon reculent, des affiches apparaissent sur les murs, des proclamations circulent, des cocardes blanches sont distribuées en prévision du grand moment.
Le rôle décisif lors de la chute de l’Empire
C’est au moment où la guerre entre sur le territoire français avec la campagne de France de 1814, que les Chevaliers de la Foi jouent leur rôle le plus décisif. Les armées de la coalition, Russes, Autrichiens, Prussiens, entrent par l’est ; au sud, les troupes britanniques de Wellington, accompagnées de Portugais et d’Espagnols, referment l’étau.
Mais une question demeure entière : que fera la France si Napoléon est renversé ? Contrairement à ce que l’on imagine parfois, le retour des Bourbons n’a rien d’acquis. Plusieurs scénarios circulent dans les chancelleries européennes : maintenir la dynastie impériale en plaçant sur le trône le jeune fils de Napoléon, encore en bas âge ; couronner un prince plus docile, comme Bernadotte, devenu prince héritier de Suède ; ou même installer Murat, roi de Naples.
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Dans ce moment d’incertitude, les Chevaliers de la Foi désignent clairement leur candidat. Dans plusieurs grandes villes, au moment où les troupes étrangères et leurs états-majors font leur entrée, les Chevaliers organisent des démonstrations monarchistes : Vive le roi ! Vive Louis XVIII ! Des cocardes et des fleurs de lys sont agitées, et peu à peu l’idée infuse. Les occupants prussiens, autrichiens et russes en concluent que Louis XVIII est très populaire, alors qu’il ne s’agit en réalité que d’un réseau soigneusement orchestré. Talleyrand, aidé de Fouché, jouera également son rôle, mais en s’appuyant sur ce qui ressemble désormais à un mouvement populaire.

Ferdinand de Bertier de Sauvigny avait cet objectif depuis le début. Il le mène à bien. La Restauration ne l’oubliera pas : sous Louis XVIII, nombre d’anciens Chevaliers de la Foi peuplent les chambres parlementaires, la haute administration et les préfectures. Ce réseau ultra-secret, né dans la clandestinité d’une prison parisienne, aura accompagné l’un des grands tournants de l’histoire de France : le retour des Bourbons sur le trône de leurs ancêtres.
Franck Ferrand
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