KARAJAN Herbert von – biographie

(1908-1989) Chef d'orchestre

Il fut « le » chef d’orchestre de la deuxième partie du XXe siècle comme Maria Callas fut « la » soprano, Yehudi Menuhin « le » violoniste et Maurice André « le » trompettiste. Aucun musicien avant lui n’a autant vendu de disques et autant contrôlé le son, l’image et tout ce qui se rapporte à son art. Si son apport à la musique est immense, son legs discographique semble démodé faute d’avoir sacrifié la dramaturgie sur l’autel de la perfection technique. Mais en concert et dans la fosse il était un magicien incomparable.

 

Karajan en 10 dates

  • 1908 : naissance à Salzbourg
  • 1927 : nommé à l’Opéra d’Ulm
  • 1935 : nommé à Aix-la-Chapelle
  • 1938 : Tristan et Isolde à l’Opéra de Berlin
  • 1948 : chef permanent du Philharmonia de Londres
  • 1955 : chef à vie de l’Orchestre philharmonique de Berlin
  • 1956 : directeur du Festival de Salzbourg
  • 1957 : directeur artistique de l’Opéra de Vienne
  • 1963 : inaugure la Philharmonie de Berlin
  • 1989 : démissionne de Berlin le 24 avril et meurt le 16 juillet

 

Lors d’un Grand Échiquier demeuré célèbre, Jacques Chancel a demandé à Herbert von Karajan à quoi il rêvait la nuit. Le chef allemand a répondu : « Je ne rêve jamais. » Une réponse ambiguë qui trahit tout à la fois le pouvoir de réaliser ses rêves et la faiblesse de les confondre avec la réalité.

 

Herbert von Karajan est né le 5 avril 1908 à Salzbourg, la ville de Mozart. Son père est un chirurgien qui joue de la clarinette en amateur. Son frère aîné Wolfgang (sic) joue du piano sous l’œil perçant du cadet qui, à quatre ans, le dépasse d’un seul coup et fait son entrée dans un domaine où il a décidé d’être le meilleur. Voire le seul.

Il fait ses études au Mozarteum de Salzbourg sous la houlette de son mentor Paumgartner, puis à l’Académie de musique de Vienne, mais une déformation de la main l’empêche de briguer une carrière de pianiste. De toute façon, il est né pour diriger. Multinationale ou orchestre. Il apprend la timbale et la direction sur le tas et en voyant diriger les plus grands chefs de son temps à l’Opéra de Vienne. Le 22 janvier 1929, il donne son premier vrai concert au Mozarteum de Salzbourg. C’est un succès. Le régisseur de l’Opéra municipal d’Ulm est dans la salle.

 

« Venez diriger notre orchestre. Si ça marche, nous vous signons un contrat. » À cette proposition alléchante, Karajan répond : « Laissez-moi diriger toute une production d’opéra depuis la première répétition. » Ce sera Les Noces de Figaro. Le jeune chef est engagé sur le champ.

Le choix d’Ulm est excellent. C’est une petite ville. De 1929 à 1934, Karajan peut apprendre son métier pour un salaire de misère et se faire un répertoire en toute tranquillité. Comme chef de chant d’abord, puis comme maître de chapelle. Son intransigeance est déjà phénoménale. L’orchestre est médiocre, les chanteurs sont moyens, mais Karajan exige le maximum dans le plus grand calme et l’obtient. Plus tard, il dira qu’il entendait déjà le son, de ses rêves dans sa tête.

En 1933, il s’inscrit au parti nazi autrichien alors que rien ne l’y oblige. Cette fois, ce perfectionnisme au service d’une ambition démesurée semble bien maladroit. Plus tard, il racontera qu’il avait été inscrit automatiquement. La vérité est entre les deux. L’été, il collabore avec le grand metteur en scène juif Max Reinhardt au Festival de Salzbourg. En 1934, il auditionne pour le poste de chef d’orchestre à Aix-la-Chapelle et échoue sur décision des musiciens. En 1935, sans emploi, il s’inscrit au parti nazi allemand pour réussir à trouver un travail. « J’aurais tué pour réussir », dira-t-il plus tard en guise d’explication. Il revient à la charge auprès du directeur de la musique à Aix-la-Chapelle et obtient le poste. À 27 ans, il est le plus jeune Generalmusikdirektor d’Allemagne. Avec le Fidelio de Beethoven, il parvient à conquérir le public de la ville.

 

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En 1937, Karajan donne son premier concert avec l’Orchestre philharmonique de Berlin. L’année suivante, il dirige Tristan et Isolde  de Wagner à l’Opéra de Berlin. Un journaliste titre : « Das wunder Karajan ».

Quand il devient célèbre à Berlin, une rivalité naît avec Wilhelm Furtwängler qui refuse de citer son nom et ne le nomme que « M. K. » Il faut dire que la rivalité est entretenue par Goering qui soutient Karajan pour mieux défier son ennemi juré Goebbels, qui lui soutient Furtwängler. En 1939, lors d’une représentation des Maîtres-Chanteurs de Wagner, l’erreur d’un chanteur conduit le chef à interrompre la représentation. Présent dans la salle, Hitler est furieux et interdit à Winifred Wagner de l’engager à Bayreuth. Mais cela n’empêche pas la vertigineuse ascension du « Wunder Karajan » dans une Allemagne plus assoiffée de musique que jamais, où le départ des grands chefs d’orchestre juifs ou antinazis lui a dégagé la route. Rien n’arrête son ambition. Il donne deux concerts mémorables à la Scala de Milan et dirige Tristan et Isolde à l’Opéra Garnier avec Germaine Lubin, la chanteuse préférée du maréchal Pétain. Furtwängler aura beau jeu de rappeler après la guerre que lui n’a jamais accepté de diriger dans les pays occupés. Mais Furtwängler est au sommet tandis que Karajan veut s’y hisser sans état d’âme.

 

En 1942, Herbert von Karajan commet une grave faute aux yeux des nazis. Il épouse Anita Güterman qui a un quart de sang juif. Son contrat à Aix-la-Chapelle est rompu, il entre dans une semi-disgrâce.

À la fin de la guerre, Herbert von Karajan doit être « dénazifié ». Il passe deux ans sans diriger et en profite pour travailler. C’est à Vienne qu’il reprend ses activités. La prestigieuse Société des amis de la musique de Vienne le nomme directeur à vie des Wiener Singverein. Mais il reste des poches de résistances où Karajan est « persona non grata ». Par chance, il rencontrer Walter Legge qui a monté un orchestre de studio pour faire des disques à Londres avec les meilleurs musiciens restés valides. Il est anglais, juif, producteur à EMI, il veut le meilleur, et le meilleur, c’est Karajan. Les deux hommes s’entendent d’abord pour enregistrer Les Noces de Figaro et La Flûte enchantée à Vienne avec les meilleurs chanteurs de la troupe de l’Opéra : Schwarzkopf, Seefried, Jurinac, Dermota, Kunz, London… Un miracle. Puis commence une collaboration active avec le Philharmonia de Londres. Le chef allemand et le producteur anglais entament l’une des plus fabuleuses collaborations de l’histoire du disque. On parle du système Karajan-Legge. Aussi perfectionnistes l’un que l’autre, ils réalisent des enregistrements historiques.

 

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En novembre 1954, Karajan reçoit un télégramme où il est écrit : « Le roi est mort ». Wilhelm Furtwängler ne peut plus l’empêcher de ravir le Saint Graal de la musique. L’Orchestre philharmonique de Berlin le choisit comme directeur musical. Il accepte à condition d’être « chef à vie ».

Avec l’Orchestre philharmonique de Berlin, Herbert von Karajan a les moyens d’aller au bout de son idéal sonore sans craindre d’être renvoyé. « C’est sur la durée qu’on peut bâtir quelque chose. » Karajan est un vrai meneur d’hommes. Il protège ses musiciens, veille à ce qu’ils soient bien rémunérés. En échange, il exige un dévouement total. Il dirige les yeux fermés. « Pour me concentrer sur le contenu profond de la musique. » Il élargit le répertoire de l’orchestre à Sibelius, Chostakovitch, Stravinsky, la deuxième école de Vienne. De nombreux disques paraissent chez Deutsche Grammophon. Il est enfin invité à Bayreuth mais s’entend assez mal avec les Wagner. Qu’importe. En 1956, il prend la direction du Festival de Salzbourg et la tête de l’Opéra de Vienne. Rien ne peut plus arrêter sa fulgurante ascension. En 1958, il épouse une jeune mannequin de chez Dior, Eliette Mouret, qui devient sa troisième femme. En 1967, il crée le Festival de Pâques à Salzbourg. Deux ans plus tard, il prend aussi la direction de l’Orchestre de Paris, mais l’aventure tourne court.

Extrait de la Symphonie n°5 de Beethoven avec le Philharmonique de Berlin

La construction de la nouvelle salle de la Philharmonie de Berlin comble son désir de perfection. Il déclare que chaque concert doit être un moment d’extase et de grâce. Le public est envoûté.

La presse magazine s’intéresse de près à l’image moderne de ce chef moderne, beau, sportif à qui rien ne résiste. Il fait de la voile et engage Dennis Conner, le meilleur skipper du monde. Il gagne des régates et va garer son superbe yacht de 25 m dans le petit port de Saint-Tropez où il devient l’un des hôtes les plus connus. Il est aussi champion de ski. Il escalade le Mont-Blanc. Il pilote un Falcon 10 de chez Dassault et conduit des hélicoptères. Tout lui sourit.

Grâce au développement des transports, il fait voyager son orchestre dans le monde entier. Toujours soucieux de se développer avec un bon train d’avance sur tout le monde, il veut filmer ses concerts. Il s’entend avec Henri-Georges Clouzot qui réalise plusieurs films. Plus tard, il n’aura plus besoin de lui. Il a tout appris. Il sera aussi l’ingénieur du son de ses propres disques. Il met en scène les opéras à Salzbourg. Il maîtrise toutes les techniques et contrôle absolument tout. Aucune nouveauté ne lui échappe. En 1981, il est à Salzbourg pour lancer le premier enregistrement numérique. Sans son amitié avec le président japonais de Sony, le CD ne serait peut-être pas né.

Les enregistrements se succèdent. Quand il enregistre le Ring pour la Deutsche Grammophon, il opte pour une esthétique chambriste et choisit Régine Crespin en Brünhilde.

 

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Une blague circule à cette époque. Quand un musicien murmure « Mon Dieu », Karajan apparaît et répond : « Vous m’avez appelé ? »

La transmission n’est pas absente du système Karajan. Beaucoup de jeunes artistes lui doivent leur carrière. Alexis Weissenberg, Gundula Janowitz, Hildegard Behrens, Anna Tomawa Sintow, Christoph Eschenbach, Seiji Ozawa. Il crée une fondation pour soutenir les jeunes talents. En France, ceux qui sont choisis par Karajan changent immédiatement de statut. C’est le cas de Christian Ferras, d’Augustin Dumay, de François-René Duchâble, de Brigitte Engerer… Il se prend de passion pour une jeune violoniste allemande qu’il va mener au sommet. Elle n’a que treize ans et une sacrée personnalité. Il ne cesse d’écouter de jeunes musiciens en audition malgré un agenda de ministre. Un jour, il entend Evgeny Kissin. Les larmes aux yeux, il dit à sa mère : « Genius ! »

Mais l’affaire Sabine Meyer va révéler en 1982 une dissension profonde avec son orchestre. Il veut l’engager comme clarinettiste solo. Tradition masculine oblige, l’orchestre refuse. Le coup est rude. Des graffitis fleurissent sur les murs de la Philharmonie : « Un bon Karajan est un Karajan mort. » Le vieux lion est blessé. Une polyarthrite l’oblige désormais à diriger assis. Drôle d’image d’un vieux chef sourd à ses musiciens qui le haïssent. Son attitude durant la guerre est attaquée dans la presse. De toutes parts, le vieux roi shakespearien est attaqué.

En avril 1989, il démissionne et le 16 juillet il meurt dans sa maison d’Anif alors que sort chez Deutsche Grammophon son dernier enregistrement : la Symphonie n° 7 de Bruckner où, dans le célèbre mouvement lent, la légende veut qu’un coup de cymbale soit le moment où le compositeur a appris la mort d’un certain Richard Wagner.

 

Olivier Bellamy

 

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