STRAVINSKY Igor – biographie

(1882-1971) 20ème siècle

On peut distinguer quatre périodes dans la vie de Stravinsky qui correspondent à des virages esthétiques. La période russe au cours de laquelle il se prépare à devenir le compositeur du Sacre, la période suisse au cours de laquelle il compose Le Sacre, la période française au cours de laquelle il veut faire oublier qu’il est le compositeur du Sacre et la période américaine au cours de laquelle il tente de redevenir aussi moderne qu’à l’époque du Sacre.

 

Igor Stravinsky en 10 dates

  • 1882 : naissance à Orianienbaum (Lomonosov) en Russie le 17 juin
  • 1903 : début des leçons avec Rimski-Korsakov
  • 1910 : première de L’Oiseau de feu à l’Opéra de Paris par les Ballets russes
  • 1913 : scandale à la création du Sacre du printemps au Théâtre des Champs-Élysées
  • 1918 : L’Histoire du soldat avec Ramuz
  • 1920 : Installation en France
  • 1930 : Symphonie de psaumes créée par Ernest Ansermet
  • 1941 : installation à Hollywood
  • 1951 : création de The Rake’s Progress à Venise
  • 1971 : mort à New York et enterrement à San Michele (Venise)

 

« Jusqu’à l’âge de neuf ans (…) je n’entendais la musique que de loin, de la chambre des enfants où j’étais relégué avec mes frères. » (Chroniques de ma vie)

Né le 17 juin 1882 près de Saint-Pétersbourg dans une riche famille de propriétaires terriens, troisième de quatre enfants, Igor Stravinsky est le fils d’une célèbre basse du théâtre Mariinski et d’une pianiste amateur. Il apprend le piano et la composition « en improvisant » et sans passer par un conservatoire. Deux impressions marquantes se détachent dans son enfance. Il découvre les opéras de Glinka qui lui laissent une « impression inoubliable ». Et il aperçoit la silhouette de Tchaïkovski avant qu’il décède du choléra. Lors sa mère l’emmène écouter la Symphonie « Pathétique ». Jamais Stravinsky ne reniera ces deux amours de jeunesse.

Son père qui est opposé à ce que son fils se destine à la musique meurt en 1902. Il trouve un nouveau père en la personne de Rimski-Korsakov qui lui donne des cours d’orchestration. En 1906, il se marie. En 1908, Igor envoie son Feu d’artifice à Rimsky, mais l’enveloppe lui revient avec la mention « destinataire décédé ». Assommé par la nouvelle, il compose un Scherzo fantastique qui est remarqué par Diaghilev, troisième père que le destin lui envoie. Le célèbre impresario des Ballets russes lui commande un ballet pour l’Opéra de Paris. Ce sera L’Oiseau de feu.

 

« Stravinsky est un jeune sauvage qui porte des cravates tumultueuses, baise la main des femmes en leur marchant sur les pieds. Vieux, il sera insupportable, mais pour le moment il est inouï. » (Claude Debussy)

Après la première de L’oiseau de feu dans une chorégraphie de Fokine, Stravinsky devient un personnage du Tout-Paris. Il fréquente Debussy qui lui témoigne une amitié bienveillante, fait la connaissance de Picasso et des nombreux artistes et mécènes qui gravitent autour des Ballets russes. En 1911, il présente son nouveau ballet Petrouchka au Théâtre du Châtelet. Nijinski danse Petrouchka, les costumes et décors sont d’Alexandre Benois et c’est Pierre Monteux qui dirige. Nouveau triomphe.

Stravinski assiste à la création de Daphnis et Chloé de Ravel qui l’impressionne beaucoup et se prépare à livrer sa carte maîtresse au Théâtre des Champs-Élysées l’année suivante. Le 29 mai 1913, Le Sacre du printemps fait un scandale retentissant à sa création. Plus tard, Stravinsky en fera porter la responsabilité à la chorégraphie de Nijinsky. L’audition triomphale de l’œuvre par Pierre Monteux l’année suivante semble lui donner raison. Il n’importe, le scandale fait partie de la légende et a marqué l’histoire du théâtre, de la danse comme de toute l’histoire de la musique.

 


Le Sacre du Printemps, chorégraphie de Pina Bausch 

 

« Vous faites une erreur en commençant votre pièce pianissimo. Le public ne vous écoute pas. Il faut le surprendre par un grand coup d’éclat et après il vous suit aveuglément. » (Richard Strauss à Stravinsky, première de L’oiseau de feu à Berlin, 1913)

De retour en Suisse, Stravinsky fait la connaissance du chef d’orchestre Ernest Ansermet qui va créer un grand nombre de ses œuvres. Après avoir composé son opéra Le Rossignol, il se lance dans l’écriture de Noces qu’il dédiera à Diaghilev et de Renard pour la princesse de Polignac. En 1915, Stravinsky et sa famille quittent Clarens et s’installent à Morges au bord du lac Léman.

Pendant la guerre, il fait la connaissance de l’écrivain Ramuz. En 1917, ils imaginent L’Histoire du soldat avec l’aide des Pitoëff pour oublier les temps difficiles. L’annonce de la révolution bolchévique et l’humiliant Traité de Brest-Litovsk affectent Stravinsky qui sent sa patrie s’éloigner.

 

« L’ardente mystique du catholicisme espagnol est si proche dans son essence du sentiment et de l’esprit religieux russe. » (Stravinsky en voyage en Espagne)

Après la guerre, Stravinsky s’installe en France. Il compose ses Symphonies d’instruments à vents à la mémoire de Debussy et entame sa période néoclassique. En 1919, il présente Pulcinella à l’Opéra de Paris pour Diaghilev. Massine, Picasso et Ansermet sont les autres héros du ballet. En 1920, il a une liaison avec Coco Chanel. En 1921, il s’installe à Biarritz. En 1923, il compose Noces qui sera chorégraphié par Nijinska à Monte-Carlo. En 1924, il s’installe à Nice. Il compose son Concerto pour piano qu’il joue après s’être remis à travailler les études de Czerny. Il effectue une tournée aux États-Unis, « ce pays neuf, hardi, naïf, immense ». Il se replonge dans la religion orthodoxe, de manière « fanatique » selon Nadia Boulanger. Avec Jean Cocteau, il écrit Œdipe roi qui est présenté pour les vingt ans des Ballets russes. Il s’installe en Isère puis à Paris en 1933. Il fait la rencontre de Toscanini à Milan et joue sous la direction de Bruno Walter. Sa fille Ludmilla meurt, puis sa femme Catherine, puis sa mère. Il quitte l’Europe pour les États-Unis.

 

Stravinsky s’installe à Hollywood, à quelques kilomètres de Schönberg. Les deux géants du XXe siècle ne chercheront jamais à se rencontrer et laisseront leurs lieutenants s’égratigner entre eux.

L’indépendance stylistique de Stravinsky face au développement de la modernité lui attire des critiques sévères : suiviste, brillant essayiste insincère, réactionnaire, conservateur. Sa période néoclassique est méprisée par les modernes. « Assez de Stravinsky », peste Jolivet. « Vive Stravinsky », répond Poulenc. Quand il s’essaie au sérialisme après la guerre, il est lâché par ses fidèles comme Ernest Ansermet. Il faudra toute la finesse d’un Milan Kundera pour remarquer que Stravinsky s’est construit une nouvelle patrie de compositeurs formée de Pérotin, Dufay, Pergolèse, Palestrina ou Webern pour remplacer sa Russie perdue. Les styles et les époques importent peu. Compte le métier, absolu, infaillible, et la distance par rapport au romantisme (incarné par son compatriote Rachmaninov). Caméléon ? Peut-être, ajoute Kundera qui se demande si là ne réside pas la véritable originalité de Stravinsky. Comme elle l’était déjà chez un certain Pablo Picasso.

Stravinsky ne se contente pas de composer des œuvres nouvelles. Il remanie d’anciennes pièces (pour prolonger ses droits d’auteurs disent les mauvaises langues) et se met à diriger ses œuvres (grâce au soutien de Robert Craft) et à les enregistrer pour la Columbia à partir de 1957.

En 1962, il effectue un émouvant voyage en URSS. Il meurt le 6 avril 1971 à New York, mais demande à être enterré tout près de Diaghilev, sur l’île San Michele, à Venise.

Venise où est mort Wagner qu’il n’aimait guère, mais surtout où subsiste l’art de se réinventer, de renaître sans cesse de ses cendres et d’être toujours stupéfiant derrière des masques successifs. Sa vraie patrie esthétique en somme.

 

Olivier Bellamy

 

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