Maupassant et les maisons closes : Portrait de l’écrivain insatiable en 7 anecdotes surprenantes

Guy de Maupassant n’a pas seulement raconté les femmes : il en a fait le cœur battant de son œuvre. De Boule de Suif aux maisons closes de La Maison Tellier en passant par les guinguettes de bord de Seine, retour sur une obsession aussi littéraire que brûlante.

 

1. Guy de Maupassant, un séducteur aux conquêtes innombrables

Avant même que la gloire ne le rattrape, Guy de Maupassant jouit d’une réputation qui précède ses manuscrits. Le jeune homme se présente bien : beau, fort, on le voit ramer sur la Seine avec une puissance qui force l’admiration. Fonctionnaire au ministère de la Marine — un emploi qu’il déteste cordialement —, il fréquente les guinguettes des alentours de la capitale, à Chatou, à Argenteuil, en bord de Seine, en pleine époque impressionniste.

C’est dans ce décor que se nouent toutes les aventures d’un jour que l’écrivain recyclera à l’envi dans ses nouvelles. Ses conquêtes se comptent par centaines : Maupassant avouera lui-même plus de 300 liaisons vers 1885, année de la parution de Bel-Ami. « Bel-Ami, c’est moi », dit-il en souriant. Ce beau séducteur, Georges Duroy, qui grimpe les échelons de la société parisienne sur les épaules des femmes qu’il charme puis abandonne, est un portrait incontestable de son auteur.

2. Maupassant se vante d’une nuit partagée avec 6 femmes : le rappel à l’ordre de Flaubert

On raconte qu’un soir, dans un bordel parisien, Maupassant fait la démonstration de ses capacités devant ses amis : il passe avec six femmes, l’une après l’autre, sous les yeux ébahis de l’assistance. Maupassant ne fait pas les choses à moitié.

La démesure est telle que Flaubert se permet de rappeler son jeune élève à l’ordre, dans une formule restée célèbre : « Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que cela. J’arrive à vous soupçonner d’être légèrement caleux . Trop de putains, trop de canotage, trop d’exercice. Oui, monsieur, vous êtes né pour faire des vers, et bien faites-en ! Tout le reste est vain, à commencer par vos plaisirs et votre santé. Foutez-vous cela dans la boule ! »

3. Les maisons closes au XIXe siècle : un monde codifié

Depuis le Premier Empire, les maisons closes existent dans un cadre administratif bien établi. Dans la période qui va de la fin du Second Empire à la Belle Époque, la prostitution est à la fois réglementée et officielle, avec ces fameuses « maisons de tolérance », plus communément appelées bordels, un terme qui remonte, dit-on, aux maisons du bord de l’eau du Moyen Âge.

Prostituée et son client, une illustration d’Henry Gerbault / iStock

Dans les milieux distingués, on dit simplement « les maisons », sans préciser davantage. Le régime est placé sous contrôle préfectoral : les femmes sont inscrites sur des registres et soumises à des visites médicales régulières. C’est un monde qui a ses codes, sa hiérarchie et ses habitués.

Maupassant en fait partie, et il y accompagne parfois Flaubert lui-même, fin connaisseur du sujet — ce dernier ayant parcouru les bordels d’Égypte avec la même curiosité ethnographique qu’il avait mise à visiter les temples de ce pays lointain. Pour Maupassant, fréquenter ces établissements n’a rien de scandaleux : c’est un acte quotidien, pas plus choquant qu’aller au café. « Je suis né avec tous les instincts et les sens de l’homme primitif, tempérés par des raisonnements et des émotions de civilisé », écrit-il dans Amour, en 1886.

4. « Alléluia ! J’ai la vérole » : Maupassant découvre sa syphilis avec une fierté déconcertante

La démesure a un prix. Le 2 mars 1877, le jeune fonctionnaire de 27 ans écrit à son ami Robert Pinchon une lettre dans laquelle il annonce, avec une fierté déconcertante, qu’il vient de découvrir qu’il est atteint de la syphilis :

« Mon cher la Toque, tu ne devineras jamais la merveilleuse découverte que mon médecin vient de faire en moi. […] Il m’a répondu : La vérole. J’avoue que je ne m’y attendais pas. […] J’ai la vérole, enfin, la vraie, pas la méprisable chaude-pisse, pas l’ecclésiastique cristalline, pas les bourgeoises crêtes-de-coq ou les légumineux choux-fleurs, non, non, la grande vérole, celle dont est mort François Iᵉʳ ! La vérole majestueuse et simple. Alléluia ! J’ai la vérole, par conséquent, je n’ai plus peur de l’attraper. »

Le traitement prescrit, mercure et iodure de potassium, ne l’empêchera pas de continuer à fréquenter assidûment les établissements de plaisir.

5. La contamination imposée par Maupassant à des prostituées

Dans cette même période, Guy de Maupassant avoue une pratique d’une cruauté glaçante : contaminer sciemment les prostituées qu’il fréquente, leur révéler sa maladie après l’acte, et jouir de leur effroi. « Je baise les putains des rues, les roulures des bornes, et après les avoir baisées, je leur dis : « J’ai la vérole ». Elles ont peur et moi, je ris. » Un aveu qui tranche avec l’image humaniste qu’il projette dans son œuvre littéraire, où les prostituées sont précisément celles à qui il accorde le plus de dignité.

6. La littérature comme rédemption : quand Maupassant défend celles qu’il maltraite

Il y a une contradiction saisissante chez Maupassant : dans la vie, il traite les filles de joie avec une brutalité cynique ; dans ses textes, il en fait les figures les plus dignes, les plus humaines. Dans Boule de suif (1880), une prostituée rouennaise est la seule à faire preuve d’un vrai patriotisme face à l’occupant prussien, avant d’être trahie par les « honnêtes gens » qui l’ont poussée à se sacrifier et qui l’ignorent ostensiblement une fois leur délivrance obtenue.

 

Dans La Maison Tellier (1881), les pensionnaires d’une maison close normande, invitées à une première communion, sont saisies d’une émotion authentique qui finit par faire verser des larmes aux hommes les plus secs. La leçon est constante : l’hypocrisie est du côté de ceux qui se croient respectables. C’est la morale que Maupassant tire de sa longue fréquentation des maisons closes.

7. L’internement de Maupassant et sa mort à 42 ans : la chute précoce

Entre la lettre à Pinchon de 1877 et la clinique du docteur Blanche, il y a encore une décennie de gloire et d’écriture frénétique. Mais la syphilis ronge inexorablement sa santé et son cerveau. Dans ses dernières années, Maupassant absorbe des quantités croissantes de médicaments — l’odeur d’éther imprègne son environnement. Il cherche un apaisement en mer, à bord de son yacht qu’il a lui-même baptisé Bel-Ami, mais la mer ne le guérit pas.

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En 1887, il publie Le Horla, récit halluciné d’une conscience qui se perd, poursuivie par une créature invisible, témoignage bouleversant de son effroi devant la dissolution de soi. Dans la nuit du 1er au 2 janvier 1892, il tente de se suicider. Il est interné à la clinique du docteur Blanche, à Passy. Il y mourra le 6 juillet 1893, à l’âge de 42 ans, dans un état de démence très avancé.

Franck Ferrand

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