La Flûte enchantée de Mozart, un opéra aux multiples facettes

Ultime opéra de Mozart, La Flûte enchantée est à la fois un conte de fées et une allégorie de la franc-maçonnerie. C’est aussi une œuvre dans laquelle alternent le rire, l’émotion et la gravité. Avec Les Noces, Don Giovanni et Cosi fan tutte, La Flûte enchantée fait partie des opéras de Mozart les plus joués aujourd’hui. Ecrite pour satisfaire à la fois un public populaire et des spectateurs plus exigeants, il faut toutefois que chacun garde son âme d’enfant pour l’apprécier pleinement.

 

Mozart a écrit La Flûte enchantée dans les faubourgs de Vienne

Le 30 septembre 1791, il ne reste à Mozart qu’un peu plus de deux mois à vivre. Ce soir-là, il dirige son ultime opéra, La Flûte enchantée, dans la salle du Freihaustheater an der Wieden, situé dans un faubourg de Vienne. Le théâtre est un beau bâtiment de pierre de trente mètres qui peut accueillir mille spectateurs. Il est situé dans un vaste complexe où est hébergée la troupe du théâtre populaire dirigé par Emanuel Schikaneder, le librettiste de La Flûte Enchantée, qui est aussi acteur et impresario et qui sera quelques années plus tard le directeur du prestigieux Theater an der Wien. L’ensemble est composé de nombreuses maisons reliées les unes aux autres avec six cours, abritant des ateliers pour toutes sortes d’artisans, ainsi qu’une église, et une auberge que Mozart fréquente en compagnie du personnel du théâtre. La troupe est composée de chanteurs et d’un orchestre. Et c’est pour deux de ses membres que Mozart a écrit quelques mois plus tôt, en mars 1791, l’air de concert Per questa bella mano : la basse Franz Xaver Gerl, qui sera le créateur du rôle de Sarastro, et le premier contrebassiste de l’orchestre.

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C’est le directeur de la troupe qui écrit l’essentiel du livret

Mozart et Schikaneder, frères en maçonnerie, se connaissent depuis une dizaine années. Ils se sont rencontrés lorsque la troupe de Schikaneder s’était produite à Salzbourg où Mozart vivait encore. Et lorsque, à l’automne 1790, le directeur du Freihaustheater propose le livret de La Flûte enchantée à Mozart, celui-ci ne se fait pas prier. Il raconte les aventures fantastiques du Prince Tamino parti, avec une flûte enchantée, dans le royaume de Sarastro pour délivrer Pamina enlevée à sa mère, la Reine de la Nuit. Il est accompagné de l’oiseleur Papageno et son jeu de clochettes magiques. L’histoire montrera que les méchants ne sont pas ceux que l’on croyait. Pour le livret Schikaneder a puisé dans un conte de fées oriental, Lulu ou la flute enchantée, extrait du recueil Dschinnistan du poète allemand Christoph Martin Wieland. Un membre de la troupe, Carl Ludwig Giesecke, acteur mais aussi régisseur, a été associé à la rédaction du livret. Tout comme le baron Ignaz von Born, qui avait initié Mozart à la franc-maçonnerie et à l’histoire de l’Egypte ancienne, période dans laquelle est censée être située l’action de La Flûte enchantée. Le baron von Born aurait par ailleurs servi de modèle au rôle du grand-prêtre Sarastro. Mozart lui-même, qui s’est toujours montré très exigeant avec ses librettistes, s’est également impliqué dans l’élaboration de ce livret.

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Mozart interrompt son travail pour la création d’un autre opéra, La Clémence de Titus

Au début de l’été 1791, la plus grande partie de l’œuvre est prête. Mais en août, Mozart doit quitter Vienne pour Prague où sera créé le 6 septembre son dernier opera seria La Clémence de Titus, commandé pour les fêtes du couronnement de Léopold II, le nouveau roi de Bohème. De retour à Vienne, Mozart reprend la composition de La Flûte Enchantée. Il ne dispose plus que de très peu de temps pour écrire deux moments importants, l’ouverture et la Procession des Prêtres au début de l’Acte II, qui n’aurait été terminées que deux jours avant la première. Le succès est immédiat et ne se dément pas. Soir après soir la salle est pleine, et le public fait un triomphe à ce singspiel. Il rit aux éclats aux facéties de Papageno qui à la création n’est autre que Schikaneder, et tremble à la fureur de la Reine de la Nuit. Et s’émeut lorsque le chœur final chante ces mots : “La force a triomphé et elle récompense la beauté et la sagesse d’une couronne éternelle”. Certains airs sont régulièrement bissés, et en à peine un an l’ouvrage atteint une centaine de représentations.

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La musique de La Flûte enchantée a été écrite pour satisfaire tous les publics

De tous les opéras de Mozart La Flûte enchantée est celui qui offre le plus grand nombre d’interprétations possibles. Il s’agit d’abord d’un opéra féérique mystérieux, pour lequel Mozart a composé une musique qui devait à la fois être à la portée du public populaire des faubourgs de Vienne et satisfaire des spectateurs exigeants, comme par exemple le compositeur Antonio Salieri qui, dit-on, exprima des louanges après chaque scène. La Flûte enchantée comporte plusieurs airs devenus particulièrement populaires. A commencer par l’air de la Reine de la Nuit, « Der Hölle Rache » (La rage de l’Enfer), dans lequel elle ordonne à sa fille Pamina d’aller tuer son père Sarastro. Le rôle a été créé par Josepha Hoffer, la belle-sœur de Mozart. Les airs de Papageno « Der Vögelfender bin ich ja” (Je suis l’oiseleur, me voilà) accompagné à la flûte, puis “Ein Mädchen oder Weibchen” (Jeune fille ou petite femme) avec un glockenspiel, et enfin “Papagena! Papagena!”. Par ailleurs l’air de Pamina « Ach ich fühl’s », lorsque la jeune fille exprime son désespoir face à l’apparente indifférence de Tamino, est devenue l’un des grands airs de soprano. A cette liste il faut aussi ajouter l’irrésistible duo entre Papageno et Papagena “Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Pa-Papagena!”.

L’air de l’oiseleur de Papageno « Der Vogelfänger bin ich ja » (Christian Gerhaher, Wiener Philharmoniker, dir. Riccardo Muti)
 

 

La Flûte enchantée garde toujours aujourd’hui une part de mystère

Avec La Flûte enchantée, Mozart fait aussi bien sûr l’apologie de la franc-maçonnerie. Les allusions explicites jalonnent l’ouvrage. A commencer par le chiffre trois qui a une signification importante pour les Maçons et qui est présent à travers notamment les trois dames, les trois jeunes garçons qui accompagnent Tamino dans son initiation, tandis que l’ouverture commence par trois accords solennels. Mais La Flûte enchantée est aussi une histoire d’amour, et pour cela Mozart va s’affranchir des règles en associant Pamina à l’initiation de Tamino, alors qu’à cette époque les femmes ne jouaient aucun rôle dans la franc-maçonnerie, excepté en France. Tout au long de l’ouvrage, la féérie alterne avec le comique et la gravité. Le spectateur assiste même à une inversion des rôles. Sarastro apparait d’abord comme le méchant, face à la Reine de la nuit et ses trois dames présentées comme des femmes bienfaisantes. Mais, très vite, elles vont se révéler être du côté du Mal, alors que Sarastro représente la lumière et la sagesse. Quelques soient les interprétations, La Flûte enchantée gardera à jamais sa part de mystère. En 1829, Goethe commentera son propre Faust avec cette fine comparaison : “L’essentiel, c’est que les spectateurs prennent plaisir à ce qu’ils voient : la signification plus élevée de l’œuvre n’échappera pas aux initiés, comme c’est aussi le cas, entre autres dans La Flûte enchantée.”

 

Jean-Michel Dhuez

 

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