Glenn Gould

(1950–1982) Epoque Contemporaine

Peu d’interprètes de musique classique acquièrent une notoriété auprès du grand public qui perdure après leur mort. C’est le cas de Glenn Gould dont le génie et les excentricités demeurent célèbres.

 

Glenn Gould en cinq dates

1932 : Naissance le 25 septembre à Toronto

1955 : Enregistrement des Variations Goldberg de Bach

1964 : Quitte la scène

1974 : Début des Chemins de la Musique télévisés avec Bruno Monsaingeon

1982 : Meurt à 50 ans – Sortie des ultimes Variations Goldberg

 

À la question : « Croyez-vous en Dieu ? », Glenn Gould avait coutume de répondre : « Je crois dans le Dieu de Jean-Sébastien Bach. »

C’est dans les immensités neigeuses du Nord canadien, la solitude et le travail que ce puritain excentrique a trouvé l’inspiration pour bâtir une interprétation révolutionnaire des œuvres de Bach, purement contrapuntique et loin de toute tradition européenne.

Ses débuts au piano se passent dès son plus jeune âge. « Il se concentrait sur une seule touche et la maintenait enfoncée jusqu’à ce que le son s’évanouisse », raconte son père. Pianiste, organiste, choriste et chef de chœur, sa mère fait tout pour que son fils unique devienne musicien. À quatre ans, il est capable de citer les notes d’un accord de cinq notes, se met à improviser et composer. Il grandit au milieu de deux chiens, deux lapins, des perruches et quatre poissons rouges baptisés Bach, Beethoven, Haydn et Chopin.

 

Son premier concert professionnel, Glenn Gould le donne à l’orgue. Il a treize ans et touche un cachet de quinze dollars

C’est pendant son adolescence que Glenn Gould fixe sa morale de musicien. Il est insensible à Chopin, vomit le style de Liszt et proclame son dégoût de Rachmaninov. Il aime Furtwängler et ne voit en Toscanini qu’un vulgaire photocopieur. Sa répugnance pour la compétition l’empêche de se présenter à un concours. Il se lance dans une carrière de concertiste à quatorze ans bien qu’il prétende que jouer sur scène est « immoral ».

Il devient une attraction et une curiosité locale. On court voir ce pianiste débraillé, qui chantonne en jouant, tape du pied, croise les jambes et bouge les bras. Son père lui fabrique une chaise selon ses instructions très précises pour qu’il puisse jouer très bas par rapport au clavier, avec des pieds courts et réglables individuellement.

 

Interprète ? Non. Glenn Gould se considère comme un vrai créateur

La tradition qui entoure l’œuvre l’importe peu. Il cherche la logique interne d’une œuvre et, lorsqu’il l’a trouvée, il lui en substitue une autre, tout aussi valable selon lui. D’où ses tempos qui paraissent toujours ahurissants, soit très lents comme son Concerto n° 1 de Brahms, si lent que Leonard Bernstein qui l’accompagne se sent obligé de prévenir le public qu’il n’est pas d’accord avec cette option, soit très rapides comme ces sonates de Mozart qu’il enregistre à toute allure. Mozart dont il dit qu’il est mort… trop tard (sic). Gould veut créer une œuvre d’art dans l’œuvre d’art et la défend de façon si logique et avec une telle conviction qu’il pense qu’on sera forcé de l’accepter.

 

« Il est complètement fou, dit un spectateur à l’un de ses concerts, mais il hypnotise son public. »

Alerté par la rumeur, le chef du département classique de la Columbia lui fait signer un contrat d’exclusivité en 1955. Comme premier enregistrement, Glenn Gould propose les Variations Goldberg de Bach, œuvre totalement inconnue à cette époque. On essaie de l’en dissuader, en vain. Il arrive au studio par une journée caniculaire de juin habillé avec manteau, écharpe, gants et casquette. Il se trempe les avant-bras dans l’eau chaude pendant vingt minutes avant de jouer sur sa petite chaise. Les techniciens sont tout près d’appeler l’asile psychiatrique le plus proche avant que son jeu ne soulève un enthousiasme délirant. Lorsque le disque paraît, il est accompagné de trente photos du pianiste qui réussit à être aussi glamour que James Dean et aussi loufoque de Groucho Marx. Sa carrière démarre en flèche aux États-Unis. « Ce cinglé est un génie », déclare George Szell.

 

Parmi ses nombreuses phobies, Gould déteste la foule : « Le public est une force du mal. »

En 1957, le Canada lui organise une tournée en URSS en vue d’un rapprochement politique. À Moscou, seulement un tiers des sièges de la salle Tchaïkovski sont occupés. À l’entracte, comme par magie, la salle se remplit. Le lendemain, on doit rajouter des chaises pour ses Variations Goldberg et de nombreux auditeurs restent debout. Parmi le public : Sviatoslav Richter et Heinrich Neuhaus qui applaudissent à tout rompre. On l’arrête dans la rue. « J’ai l’impression d’être Marilyn Monroe ici », dit-il. Le lendemain, il joue Berg, Webern et Schönberg (pourtant interdits) lors d’un concert gratuit pour les étudiants. Ces concerts auront suffi pour créer une légende dans le pays du piano et nouer entre le public russe et lui une relation qui perdure encore.

 

 

Son hypocondrie atteint des sommets. Il ne se déplace plus sans une valise de médicaments, annule le tiers de ses concerts et se ruine en dédommagements

En 1959, il porte plainte contre un technicien Steinway qui lui a posé la main sur l’épaule. Des radios font état d’un enfoncement de l’omoplate. Désormais Steinway envoie une note à toutes ses succursales : ne jamais lui serrer la main et éviter tout contact avec lui.

Finalement Gould s’amourache d’un piano Chickering trouvé chez un brocanteur. Il a enfin trouvé un son qui ressemble à tout… sauf à un piano.

Le 10 avril 1964, il donne un concert au Théâtre Wilshire de Los Angeles. Personne ne sait qu’il s’agit de sa dernière apparition sur une scène. Il n’a que trente-cinq ans. Un jour, on lui proposera un million de dollars pour se produire, il refusera.

Ses fans devront se contenter de ses disques et de ses émissions de radio. Parmi eux, on compte Beckett, Stravinsky, Brian Jones, Oscar Petersen ou Arthur Rubinstein.

 

« Ma conception du bonheur : passer ma vie dans un studio d’enregistrement. »

La façon dont Gould conçoit l’enregistrement est hors normes. Loin de se contenter d’assembler les meilleurs moments ensemble, il arrive sans idée préconçue et joue l’œuvre selon cinq ou six interprétations possibles. Puis il choisit une option, coupe et colle des morceaux. « Le tripatouillage des boutons fait partie de l’interprétation. » Il invente des effets de zoom ou de travellings comme au cinéma.

Sommé un jour de se définir, il se décrit ainsi : « Un Canadien, auteur, compositeur et réalisateur pour la radio qui s’adonne au piano dans ses temps libres. » La CBC, radio publique du Canada, lui donne carte blanche. Il s’adonne à son grand projet The Idea of North et part interviewer des personnes isolées dans le grand nord. Il mixe les conversations ensemble pour réaliser une « radio contrapuntique ». Il ajoute des bruits qu’il appelle sa « basse continue ».

 

 

À la fin de sa vie, il se rêve chef d’orchestre et enregistre Siegfried Idyll avant de se faire photographier en train de diriger des vaches dans un pré

Quand il entend un ami tousser au téléphone, Gould raccroche précipitamment par peur d’attraper des microbes. Le 21 septembre, il se plaint de maux de tête. Admis à l’hôpital, on lui trouve un caillot dans le cerveau. Paralysé du côté gauche, il tient des propos incohérents. Le 4 octobre 1982, le monde apprend sa mort à l’âge de cinquante ans avec stupeur.

Son enregistrement testamentaire des Variations Goldberg, presque trente ans après son tout premier 33 tours, devient numéro un des ventes. Comme d’habitude, on entend le pianiste chanter en jouant. Manie dont il n’a pu se défaire, que tous ses techniciens ont dû renoncer à corriger et qui, plus qu’à sa légende, a fini par appartenir aux œuvres qu’il recréait.

 

Olivier Bellamy

 

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