RUBINSTEIN Arthur – biographie

(1887-1982) Pianiste

Modèle de l’artiste cultivé, bon vivant et au goût parfait, Arthur Rubinstein fut universellement aimé des pianistes. « Je suis la personne la plus heureuse que j’aie rencontré de ma vie », disait-il. Entre ses débuts en 1900 et ses adieux en 1976, il a donné 6 000 concerts dans le monde entier… sans en annuler un seul.

 

Arthur Rubinstein en 10 dates :

  • 1887 : naissance à Lódz (Pologne)
  • 1904 : s’installe à Paris
  • 1915 : première tournée en Espagne
  • 1928 : premier enregistrement
  • 1908 : tentative de suicide
  • 1946 : naturalisation américaine
  • 1958 : retour en Pologne
  • 1969 : L’Amour de la vie, film de François Reichenbach
  • 1976 : fait ses adieux avec le Concerto n° 1 de Brahms
  • 1982 : mort à Genève

« Il faut vivre dangereusement. Qui a envie d’entendre jouer quelqu’un avec précaution ? »

Sur les 200 enregistrements qu’il a laissés et qui englobent un très large répertoire, aucun n’est démodé, chacun représente une sorte d’équilibre parfait entre l’intelligence et le cœur. Arthur Rubinstein possédait le génie de la communication. Quand on lui demandait comment il obtenait ce ton narratif, cette sonorité chaleureuse, cette manière unique de raconter des histoires sans jamais trahir le texte, il répondait qu’il ne jouait pas pour une salle entière mais pour une seule personne du public. Ainsi chaque auditeur avait l’impression qu’Arthur Rubinstein jouait pour lui seul. Il avait aussi un secret pour trouver ce climat de confidence dans ses disques. Il ne jouait jamais pour le micro mais pour les ingénieurs du son. « J’ai toujours peur qu’ils s’ennuient alors je fais tout pour qu’ils aient le sentiment que je leur donne quelque chose. » Il estimait en outre qu’un artiste se devait de prendre des risques : « Si vous ne perdez pas deux kilos et dix gouttes de sang, c’est que vous n’avez pas donné de concert. »

 

« Quand je joue en public, il y a un moment où je les sens tous là, je peux faire n’importe quoi. C’est un grand, grand moment. »

Arthur Rubinstein naît le 28 janvier 1887 à Lódz, la deuxième ville de Pologne qui fait alors partie de l’empire russe et où vit une importante communauté juive. Dernier d’une famille de sept enfants, il veut faire du piano comme sa grande sœur alors que son père aurait préféré qu’il joue du violon. Il donne son premier concert à l’âge de six ans. En 1898, il rencontre Joseph Joachim qui le prend sous sa tutelle et le confie à Karl Heinrich Barth : « un homme très sévère et sans aucune fantaisie ». Il s’installe donc à Berlin et rencontre Busoni, Kreisler, Ysaÿe. À seize ans, il claque la porte de son professeur et s’installe à Paris où il joue le Concerto n° 2 de Saint-Saëns en présence du compositeur. Introduit dans les meilleures familles, il vit une existence légère et mondaine. Paul Dukas le sauve : « Alors que je prenais mon petit-déjeuner en terrasse du Fouquet’s à six heures du soir, il m’a objurgué de rentrer travailler en Pologne. » Le pianiste obtempère et travaille l’œuvre de Chopin pour lui rendre toute sa noblesse alors que Paderewski, idole des foules, en donne une image dénaturée.

 

En 1906, il part en tournée aux États-Unis. Sur le bateau, alors qu’une tempête fait rage, il joue pendant neuf heures d’affilée pour distraire les passagers.

En 1908, Arthur Rubinstein traverse une période difficile. Seul et ruiné à Berlin, il décide de mettre fin à ses jours, mais s’en tire et décide d’aimer passionnément la vie. Il passe la guerre à Londres et effectue une tournée historique en Espagne en 1915. Parti pour donner quatre concerts, il en donne finalement cent vingt. La veuve d’Albéniz lui dit : « Vous jouez exactement comme le voulait mon mari. » Il donne l’intégrale d’Iberia (dont il n’a malheureusement enregistré que des extraits) à Madrid et obtient un triomphe. Il se lie à cette occasion avec Manuel de Falla. Aux États-Unis, la critique le bat froid et lui préfère Rachmaninov ou Hofmann. Mais il triomphe en Amérique du sud. À Rio, en 1920, il fait la connaissance de Villa-Lobos dont il défend la musique. En reconnaissance, le compositeur lui dédiera Rudepoema. À cette époque, Stravinsky transcrit trois scènes de son ballet Petrouchka pour Rubinstein.

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En 1924, il s’installe dans le quartier bohème de la butte Montmartre à Paris. Lors d’une tournée en Pologne, il retrouve une amie d’enfance, Nela, qu’il épouse en 1932 et qui lui donnera cinq enfants. À la fin des années 1930, Rubinstein devient enfin une star aux États-Unis.

 

Assistant à un concert d’Horowitz, Rubinstein sent que le Russe est un plus grand virtuose que lui. Pendant plusieurs mois, il peaufine son jeu et lustre sa technique pour rattraper son « retard ».

Fuyant la guerre en Europe, Arthur Rubinstein s’installe aux États-Unis. En 1942, il enregistre le Concerto de Grieg avec Eugene Ormandy et l’Orchestre de Philadelphie. Le disque remporte un grand succès commercial. Il s’amuse à raconter que les royalties lui ont permis d’acheter une maison que jamais le compositeur n’aurait pu s’offrir. À cette époque, un chef d’orchestre raconte qu’on pouvait réveiller Rubinstein au beau milieu de la nuit et qu’il aurait pu jouer de mémoire l’un des quarante concertos de son répertoire. Le 29 octobre 1944, Arturo Toscanini l’invite à jouer en après-midi le Concerto n° 3 de Beethoven. Rubinstein doit donner un récital le soi même à Carnegie Hall, mais il accepte. Cette rencontre historique donne lieu à un enregistrement qui est l’un des plus beaux disques de l’histoire. Malgré son immense répertoire, Rubinstein ne joue jamais une œuvre si elle ne le touche pas très directement. C’est ainsi qu’il nourrit une passion pour Mozart. « Je le ressens comme je ressens Chopin, mais je n’ose le jouer car on va dire que je le joue comme du Chopin. »

 

Reconnu comme l’interprète idéal de Chopin, Arthur Rubinstein répond souvent que Brahms est son compositeur préféré.

Naturalisé américain en 1946, Arthur Rubinstein se rapproche néanmoins de l’Europe qui lui manque. Il s’installe dans un hôtel particulier de l’avenue Foch en 1954. En 1958, il effectue un retour en Pologne où il n’a pas joué depuis longtemps et va se recueillir sur la tombe de Szymanowski.

Il refuse obstinément de jouer en Allemagne, au motif que plusieurs membres de sa famille ont péri dans les camps à cause des nazis. Lors d’un dîner, à la femme de Karajan qui tente d’infléchir sa position et le faire venir jouer à la Philharmonie de Berlin, il répond : « Vous avez de si beaux yeux, chère Madame, pourquoi me parler de votre mari ? » L’humour de Rubinstein est proverbial et son goût des femmes ne l’est pas moins. Teresa Berganza raconte qu’à la fin de sa vie, presque centenaire et totalement aveugle, il s’émoustillait encore de la présence d’un représentant du beau sexe qu’il détectait au parfum.

 

Un jour Zubin Mehta demande à Arthur Rubinstein : « Par quoi commence-t-on ? Beethoven ou Saint-Saëns ? »  Rubinstein répond du tac au tac : « Beethoven. L’église d’abord, le bordel ensuite. »

La musique de chambre a toujours occupé une place essentielle dans le répertoire d’Arthur Rubinstein. Il est l’un des rares virtuoses à lui avoir accordé autant d’attention et de soin. Ses enregistrements avec Henryk Szeryng et Pierre Fournier appartiennent à l’histoire. Il a aussi formé avec Heifetz et Piatigorski (ou Feuermann) un trio fameux. Et ses réalisations avec le Quatuor Guarneri demeurent incomparables.

Son impressionnante discographie provient du fait qu’il enregistra les mêmes œuvres à plusieurs reprises. Par exemple, on trouve une première version des Nocturnes de Chopin dans les années 1930 pour His Master’s Voice, puis dans les années 1950 pour RCA et dans les années 1960 en stéréo pour le même éditeur. Toujours avec un rubato naturel et une grande pureté de jeu.

Arthur Rubinstein dans le Scherzo n°2 de Chopin 

 

Comme dit Sviatoslav Richter : « Rubinstein joue à un âge où on a cessé de jouer depuis longtemps avec une technique sans défaillance. »

Arthur Rubinstein effectue un grand retour en Union Soviétique en 1964. Des scènes de liesse et de ferveur rythment six concerts fabuleux. À la même époque, il joue durant tout un mois à Carnegie Hall avec dix programmes différents. Les dernières années d’Arthur Rubinstein sont parsemées d’honneurs et de médailles. Il les accepte avec un mélange de rigueur et de charme qui est l’exact reflet de son tempérament artistique. En 1969, il accepte de tourner un film avec François Reichenbach, Arthur Rubinstein – L’amour de la vie, qui obtient un beau succès et remporte l’oscar du meilleur documentaire. Dans les années 1970, son autobiographie en trois gros volumes paraît chez Robert Laffont.

À l’âge de 90 ans, devenu quasi aveugle, il grave son dernier disque, le Concerto n° 1 de Brahms avec Zubin Mehta. L’année suivante, il quitte sa femme pour Annabelle qui a le tiers de son âge. La légende veut que ce grand amoureux de la vie ait écouté Le Barbier de Séville avant de pousser son dernier soupir dans un sourire le 20 décembre 1982 à Genève.

Un grand seigneur a vécu, un noble artiste demeure.

 

Olivier Bellamy

 

 

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