Martha Argerich

Bien difficile d’expliquer le phénomène Argerich. Légende du piano depuis ses plus tendres années, caractère indomptable et artiste à la technique naturelle, elle illustre parfaitement la phrase de Baudelaire selon laquelle le génie est « l’enfance renouvelée à volonté ».

 

Martha Argerich en 5 dates :

1941 : naissance à Buenos-Aires

1955 : rejoint Friedrich Gulda à Vienne

1965 : remporte le Concours Chopin de Varsovie

1980 : quitte le jury du Concours pour soutenir Ivo Pogorelich

2002 : début du Progetto Argerich à Lugano

 

Elle travaille plus qu’on le dit, mais si elle reste longtemps sans toucher un piano, Martha Argerich retrouve ses moyens dans la seconde

Si nous ne pouvons expliquer le mystère, qu’il nous soit au moins permis de le décrire : Martha Argerich est née à Buenos Aires le 5 juin 1941 d’un père libre, original, heureux de vivre de l’air du temps, et d’une mère tout aussi fantasque mais à son exact opposé : née pour lutter, bâtir et réparer les erreurs du monde. A trois ans et demi, défiée par un garçon à la crèche, la jeune Martha révèle des dons stupéfiants au piano. Aussitôt sa mère lui fait prendre des leçons. Au grand dam de son père qui voit l’enfant perdre sa gaieté.

Le grand professeur Vincenzo Scaramuzza, qui normalement ne prend jamais d’enfant, l’accepte à cinq ans dans sa classe. Désormais toute sa vie se passe entre sa mère et son professeur, car elle ne va ni à l’école ni au conservatoire. A sept ans, elle donne son premier concert : Concerto n° 20 de Mozart, Concerto n° 1 de Beethoven et Suite anglaise n° 3 de Bach entre les deux. A 11 ans, elle joue le Concerto de Schumann au teatro Colon.

 

Sa mère voulait qu’elle étudie aux Etats-Unis, mais l’enfant choisit Vienne

Une rencontre avec le pianiste Friedrich Gulda va modifier son parcours. Alors qu’il n’est pas professeur, le virtuose lui propose de venir étudier avec lui à Vienne. A quatorze ans, Martha Argerich s’installe à Vienne avec ses parents et son petit frère. A seize ans, elle remporte coup sur coup le Concours Busoni de Bolzano et le Concours de Genève. Elle se lie à Nikita Magaloff et Madeleine Lipatti. Elle rencontre Nelson Freire et Charles Dutoit qui resteront des amis pour la vie. Malgré des débuts fulgurants en Allemagne et un premier disque chez Deutsche Grammophon, la pianiste n’est pas satisfaite d’elle-même. En 1961, elle part en Italie pour étudier avec Arturo Benedetti-Michelangeli et recevra seulement quatre leçons en un an et demi. Après cette expérience mitigée, elle part aux Etats-Unis pour rencontrer Vladimir Horowitz. Sans succès.

 

Martha Argerich ne se prend pas au sérieux et se demande certains soirs si elle a joué « comme un cheval fou ou comme un petit cochon »

Elle rentre en Europe en prenant la décision d’arrêter sa carrière et remporte le premier prix au Concours Chopin de Varsovie. A partir de ce moment, les demandes affluent de plus belle et le cycle des récitals reprennent. Au cours de ces années chaotiques, elle tente malgré tout de donner un sens à sa vie, d’échapper à la fièvre des concerts et d’imaginer une façon plus humaine de faire de la musique. Elle a trois enfants de trois hommes différents. La première lui est retirée par la justice helvétique, suite à un enlèvement perpétré par sa mère. L’enfant est placée dans des familles d’accueil avant d’être confiée à son père. Martha a une deuxième fille avec le chef d’orchestre Charles Dutoit avec lequel elle se marie avant de divorcer. Et une troisième avec le pianiste Stephen Kovacevich.

 

Craignant la solitude sur scène et dans la vie, elle dit avec humour : « Mieux vaut être mal accompagnée que seule. »

Dans les années 1980, la pianiste cesse de donner des récitals, mais continue de jouer ses concertos préférés (1er et 2e de Beethoven, Schumann, Ravel et 3e de Prokofiev) sans oublier le 1er de Chopin, le 1er de Liszt, le 1er de Chostakovitch, le 1er de Prokofiev… Elle se produit très souvent en musique de chambre ou à deux pianos, domaine où son répertoire est très vaste. Elle se produit avec de jeunes musiciens qu’elle soutient ou des amis qui peinent à trouver des concerts. Dans cette optique, elle accepte de devenir directrice artistique du Festival de Beppu (Japon) puis de Lugano, de Buenos Aires et aujourd’hui de Hambourg.

 

Très souvent, elle a annulé et sans cesse elle est réinvitée. Mais pour soutenir une cause humanitaire, elle répond toujours présent

 

 

En 1992, on lui diagnostique un cancer après le décès de sa meilleure amie. Elle vit entre Bruxelles et Genève et tente de préserver sa santé malgré une forte consommation de café et de cigarettes. Cinq ans plus tard, le mélanome évolue en cancer du poumon. Elle part se faire opérer en Californie et se bat comme une lionne. En 2000, elle donne un récital à Carnegie Hall au profit du John Wayne Cancer Institute de Santa Monica  où elle a été soignée. La mort de sa mère, de son père, de son petit frère, de plusieurs amis proches l’affecte profondément, mais elle continue à lutter pour la vie sous toutes ses formes. Et ne cesse d’incarner la liberté dans le monde de la musique classique.

 

Malgré sa détestation des voyages et sa santé fragile, Martha Argerich continue à jouer sur tous les continents sans jamais avoir signé un seul contrat

A l’aube de ses quatre-vingts ans, Martha Argerich ne cesse de fasciner le monde musical. Sa virtuosité (ses octaves en rafale), la beauté de sa sonorité, son swing naturel, sa fraîcheur musicale et son goût très sûr lui ouvrent autant les portes de la période classique (Bach !) du romantisme que de la musique du XXe siècle. Sa forte personnalité combinée à une vraie modestie et une générosité sans limite font d’elle un être et une artiste incomparables dont la jeunesse et la beauté inentamées évoquent pour ses collègues et son public l’une des merveilles de la nature.

 

Olivier Bellamy