Des hallucinations de Robert Schumann au burn-out de Georges Bizet, en passant par la dépression de Piotr Tchaïkovski, voici quelques exemples de compositeurs sujets aux troubles de l’esprit…
- Robert Schumann, entre génie et folie…
Robert Schumann est mort à seulement 46 ans, après une vie de créations grandioses, mais aussi de tourments. Ceux-ci commencent en 1832, alors qu’il n’a que 22 ans. L’artiste se plaint de douleurs intenses à la main, et vit dans la frustration de ne pas pouvoir pratiquer sa passion pour le piano… Il met alors au point un appareil pour s’immobiliser un doigt, qu’il nomme la « Cigarrenmechanik ». Cette invention n’arrange pas les douleurs de l’artiste, qui perdra le bon usage de sa main droite et devra renoncer à sa carrière de pianiste.
Une passe difficile qui ne sera pas la seule pour Schumann. Après avoir gagné la bataille judiciaire l’opposant au père de Clara Wieck, et avoir enfin pu se marier à celle qu’il aime, le compositeur va peu à peu être envahi par la folie, et l’affection de sa famille n’arrivera pas à préserver sa santé mentale. En février 1854, alors que des acouphènes lui provoquent des hallucinations, Schumann se jette dans le Rhin. Conduit à l’asile dans la foulée, il n’en sortira plus.
Schumann brûle ses correspondances avec Clara
Durant l’été qui suit, il ne recevra aucune visite de Clara, qui ne lui annonce même pas la naissance de son fils Felix. Désespéré, Schumann ne s’alimente plus et rédige sa dernière lettre à Clara en mai 56. Il brûle ensuite leurs correspondances. Le sachant mourant, Clara se rend à son chevet le 23 juillet 1856, 6 jours avant le décès de son mari… « Il me sourit » écrira-t-elle, « et d’un grand effort m’enserra dans ses bras. Et je ne donnerais pas cette étreinte pour tous les trésors du monde ».
- Georges Bizet, un artiste maudit ?
Comme Robert Schumann, Georges Bizet est mort jeune, à seulement 36 ans. Une mort d’autant plus tragique que son grand succès, Carmen, n’obtiendra la reconnaissance qu’il mérite qu’après le décès de son auteur. En effet, Bizet commence la création de l’opéra en 1873, sur commande de l’Opera Comique. Le travail de composition est long, et les répétitions difficiles. L’artiste est épuisé, et un scandale entoure son travail car le sujet est sulfureux. Le public parisien est heurté par cette histoire d’une bohémienne séductrice, jugée vulgaire. De plus, la mort de l’héroïne n’est guère dans l’esprit des œuvres jouées à l’Opéra-Comique. Lors d’une représentation, Bizet est victime d’une attaque et décède le 3 juin 1875.
Son décès a donné lieu à beaucoup de théories. Le journaliste Maurice Tassart révèle une rumeur selon laquelle la cantatrice Célestine Galli-Marié aurait eu la vision d’une grande faucheuse s’abattant sur le pauvre Georges la nuit du 2 juin 1875, en pleine représentation ! D’autres ont émis l’idée que les premiers retours critiques de Carmen auraient poussé l’artiste à mettre fin à ses jours. La veille de son décès, il se serait en effet baigné dans les eaux glacées de la Seine, une activité non sans risque pour la santé.
Cependant, il semblerait plutôt que la mort précoce de l’artiste soit le résultat d’un rythme de vie effréné, dont le niveau de stress élevé aurait eu raison de sa courte vie… Quelques mois plus tard, sa pièce triomphe à Vienne, et les critiques ne tarissent pas d’éloge. Carmen est applaudie dans les plus hauts lieux d’Europe, et fait désormais partie des opéras les plus joués au monde. Un succès que Georges Bizet n’aura malheureusement jamais pu constater de son vivant…
- Glenn Gould, le talent excentrique et l’hypocondrie
Le pianiste Glenn Gould était réputé pour ses excentricités. En effet, celui-ci serait un jour arrivé au studio, pour le premier enregistrement des Variations Goldberg de Bach, par une journée caniculaire de juin 1955, habillé avec manteau, écharpe, gants et casquette. Il se serait même trempé les avant-bras dans l’eau chaude pendant vingt minutes avant de jouer ! Effarés, les techniciens auraient songé à appeler l’asile le plus proche pour le faire interner, avant que l’artiste ne se mette à jouer brillement.
Steinway a recommandé d’éviter tout contact avec Glenn Gould
Déjanté, mais aussi hypocondriaque, Glenn Gould ! Quand il entend un ami tousser au téléphone, il raccroche précipitamment par peur d’attraper des microbes. L’artiste se déplace toujours avec une valise de médicaments et annule un tiers de ses concerts. Il porte même plainte en 1959 contre un technicien de chez Steinway qui lui pose la main sur l’épaule, ce qui aurait entraîné un enfoncement de l’omoplate. L’entreprise Steinway demandera par la suite à ses succursales d’éviter tout contact avec le pianiste !
- Piotr Tchaïkovski, une vie sentimentale contrainte – la symphonie de la fin
« Regretter le passé, espérer l’avenir, n’être jamais satisfait du présent – voilà toute ma vie ». Cette citation de Piotr Tchaïkovski illustre bien la pensée torturée de l’artiste ; des œuvres comme Le Lac des cygnes et Eugène Onéguine reflètent d’ailleurs ses tourments intérieurs, et son extrême sensibilité. Malgré ces grands succès, Tchaïkovski ne sera jamais pleinement épanoui, souffrant d’une vie sentimentale contrainte, ne pouvant pas vivre librement son homosexualité, qui n’est pas acceptée en Russie au XIXe siècle.
Tchaïkovski doit ainsi concéder une union de pure convenance en 1877 avec une ancienne élève, Antonina Milukova, mais celle-ci se révèle être une catastrophe, n’étant pas dictée par un sentiment amoureux… L’artiste décède en 1893. On a longtemps pensé qu’il a succombé au choléra, mais de plus en plus d’historiens avancent la thèse de suicide. En effet, son homosexualité aurait été sur le point de causer un scandale touchant de près la famille impériale, et un conseil de famille aurait poussé Tchaïkovski à mettre fin à ses jours.
Une tristesse sans issue pour Tchaïkovski
Peu de temps avant son décès, l’artiste avait terminé la composition d’une œuvre qui paraît presque testamentaire : la Symphonie pathétique. Celle-ci évoque la mort de manière évidente, ainsi que la thématique du destin : « la force fatale qui empêche l’accomplissement de l’élan vers le bonheur… Et qui empoisonne constamment notre âme… Cette force est invincible et personne ne peut la maîtriser. Il ne reste qu’à se résigner à une tristesse sans issue », déclare le compositeur. Cette représentation de la fatalité du destin et cette attirance pour la tristesse et le morbide sont les symboles de la fin de vie tragique d’un musicien malheureux.
- Franz Schubert, le mythe de l’artiste romantique
Franz Schubert est l’artiste romantique par excellence : mélancolique et désargenté, on a beaucoup vu en lui un homme incompris et malheureux. C’est son ami le dramaturge Eduard von Bauernfeld qui en parle certainement le mieux : « l’âme la plus noble, l’ami le plus fidèle », mais aussi « le plus taciturne des êtres ». Bien que bon ami, adepte des réunions (les fameuses « schubertiades ») avec ses proches, Schubert était un grand solitaire : absorbé par son génie, il était aussi sujet à la dépression, à la nostalgie permanente, et noyait sa tristesse dans la boisson.
Cette mélancolie rejaillit dans des compositions telles que Quatuors à cordes, Sonates pour piano ou ses deux Trios pour piano et cordes. Le décès de Beethoven affecte énormément l’artiste, qui sera enterré à côté du pianiste allemand un an plus tard, au cimetière central de Vienne. Dans son Voyage d’hiver, vaste cycle de lieder composés l’année du décès de Beethoven, Schubert, rongé par la maladie et l’angoisse, aborde les thématiques de la solitude et de l’errance. C’est certainement l’œuvre la plus triste du compositeur ; celui-ci déclarant même : « Le but de ce Voyage d’hiver, c’est la mort ».
- Sergueï Rachmaninov, sauvé par une œuvre ou par l’hypnose ?
En 1897, la Première Symphonie de Sergueï Rachmaninov est dirigée par le chef d’orchestre Alexander Glazounov. Ce dernier, sujet à des problèmes d’alcoolisme, dirige mal, et déclenche les réactions négatives du public. Amplifié par la presse, cet échec plonge Rachmaninov, alors âgé de seulement 24 ans, dans une grave dépression. L’artiste détruit même la partition de la symphonie, et se refuse à la création pendant plusieurs mois.
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En 1900, il fait la rencontre décisive de Nicolaï Vladimirovitch Dahl, un neurologue russe. Celui-ci souhaite soigner le jeune compositeur de son mal-être grâce à l’hypnothérapie. D’après les biographes Bertensson et Leyda, « Ces sessions dans le bureau du Dr. Dahl […] l’auraient aidé à dormir plus paisiblement et plus profondément chaque nuit, à améliorer son humeur quotidienne et son appétit, et surtout, à retrouver en lui son amour pour la composition. ». À partir de là, l’artiste se remet à composer, et met en note ce qui sera l’un de ses chefs-d’œuvre : le Concerto pour piano n°2. Rachmaninov aurait donc été sauvé de sa dépression par l’hypnose ?
François Pares
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