CHOSTAKOVITCH Dimitri – biographie

(1906-1975) Epoque moderne

La musique de Chostakovitch est la voix et la conscience d’un homme, et, à travers elles, celles de tout un peuple. Un peu comme la nature russe, elle ne vaut pas tant pour sa beauté et son pittoresque, que pour son étendue, sa puissance et sa thématique : la souffrance, la révolte, et un certain fatalisme. Ses quinze symphonies, ses quinze quatuors, ses concertos et ses opéras en témoignent avec force.

 

Dimitri Chostakovitch en 10 dates :

  • 1906 : Naissance à Saint-Pétersbourg de Dimitri Dimitrevitch Chostakovitch.
  • 1926 : Triomphe de la Symphonie n°1 à Leningrad et bientôt dans le monde entier.
  • 1934 : Création de l’opéra Lady Macbeth de Mzensk, bientôt suivie de nombreuses représentations en URSS et à l’étranger.
  • 1936 : Parution de l’article « Le chaos remplace la musique », dénonçant Lady Macbeth, dans la Pravda. Début de la grande terreur.
  • 1942 : La Symphonie n°7 « Leningrad » fait le tour du monde et témoigne de la résistance des russes aux nazis.
  • 1948 : Résolution du Comité central du Parti condamnant Chostakovitch et d’autres compositeurs. En réaction, il écrit la cantate scatologique Raïok, ainsi que les Poésies populaires juives et le Concerto pour violon n°1.
  • 1953 : Mort de Staline.
    Symphonie n°10.
  • 1960 : Chostakovitch devient Premier secrétaire de l’Union des compositeurs de Russie. Adhésion au Parti Communiste.
    Quatuor à cordes n°8.
  • 1962 : Création mouvementée, à Moscou, de la Symphonie n°13 « Babi Yar ».
  • 1975 : Sonate pour alto.
    Mort à Moscou le 9 août.

 

Comment le petit génie de la Révolution est devenu le symbole de la rencontre entre l’art et la politique au XXe siècle

Lorsque l’on évoque Chostakovitch, la polémique finit toujours par poindre : était-il un collaborateur du régime ou un résistant ? Un artiste réactionnaire ou témoin majeur du son temps ? Le débat n’est certainement pas près de s’éteindre car, comme Wagner, Chostakovitch, désormais sujet de film et de roman, est un symbole de la rencontre entre l’art et la politique au XXe siècle.

Cette méprise et la renommée de Chostakovitch ne datent cependant pas d’hier. Sa tonitruante Première Symphonie, écrite en 1925 à l’âge de 19 ans alors que le compositeur était encore au conservatoire de Leningrad, connu un vif succès dans son pays et également en Occident. Alors que l’iconoclaste Prokofiev fourbissait ses armes à Paris et que Stravinsky n’est plus vraiment russe depuis longtemps, la Révolution bolchevique a trouvé son nouveau petit génie. La gloire universelle de Chostakovitch vint cependant plus tard grâce aux deux symphonies « de guerre », utilisées avec talent par la propagande soviétique : la Septième, créée aux Etats-Unis par Toscanini en 1942, fut jouée plus de soixante fois dans la même saison, et la C.B.S. paya 10 000 dollars au gouvernement soviétique pour la première diffusion de la Huitième l’année suivante. Le nom de Chostakovitch, ce compositeur-citoyen déguisé en pompier pour les besoins de la couverture de Times, avait fait le tour du monde…

 

Une sorte de Beethoven du XXe siècle, parlant au nom de tous dans un langage musical à la fois élaboré et accessible

Malgré les œuvres « dissidentes » comme les Extraits de la poésie juive ou la Treizième Symphonie « Babi Yar », le cycle autobiographique et hautement personnel de quatuors à cordes, l’image du compositeur est longtemps restée une caricature du climat politique de son temps, jusqu’à l’immigration d’artistes témoins comme son propre fils, Maxime, et jusqu’à la publication, en 1979 à New York, de ses mémoires, très controversées, par le musicologue et dissident Salomon Volkov. Depuis, Chostakovitch est considéré comme le Beethoven du XXe siècle, parlant au nom de tous dans un langage musical à la fois élaboré et accessible. Né en 1906, il a vécu sous la dictature communiste sans jamais voir poindre le moindre espoir de changement. Mais il fut l’un des rares artistes d’envergure vivant en URSS à être parvenu à concilier une carrière sous un régime totalitaire – avec toutes les contraintes et les compromissions que cela représentait – et l’édification d’une œuvre personnelle.

 

Des débuts constructivistes, sous le signe de l’écran et de la scène et sous la surveillance de Staline

Dans les années 1920, Chostakovitch pensa tout d’abord embrasser une carrière de pianiste, mais la composition l’emporta vite. C’est l’époque des Maïakovski, des Meyerhold ou des Eisenstein qui, chacun dans leur domaine (la poésie, le théâtre, le cinéma), balayent les traditions en imposant un nouvel art « constructiviste » soviétique. Chostakovitch s’inscrit dans cette veine, écrivant de nombreuses musiques pour la scène et l’écran, aux sujets souvent propagandistes, ainsi qu’un opéra, Le Nez, chef-d’œuvre d’humour sarcastique et d’invention musicale.

Mais Staline, qui avait pris le pouvoir en URSS dès 1924 à la mort de Lénine, aimait tout contrôler, et il joua avec Chostakovitch de la carotte et du bâton, comme avec des milliers d’autres. Le compositeur eut la chance de survivre à ses délires macabres, certainement parce que l’on avait soufflé au « chef et maître » que Chostakovitch était le plus grand compositeur soviétique et parce qu’il appréciait par ailleurs le style épique de ses musiques de film. Dès les années 1920, après avoir gagné la guerre civile, les soviets s’intéressèrent de près aux arts et bientôt fut dénoncé « toute déviation par rapport à la ligne définie par le Parti ». A la désillusion succéda la terreur. Dans les années 1930, une violente chape de plomb vint recouvrir tous les domaines d’expression artistique en U.R.S.S., chaque corporation étant regroupée en Unions afin d’être mieux contrôlée. Concrètement, pour la musique, cela signifiait une lutte de plus en plus impitoyable contre toute tendance « bourgeoise ». Simplicité, grandeur et réalisme étaient les maitres mots, alors que toutes les œuvres s’en écartant étaient taxées de « formalisme ».

 

En 1936 puis en 1948, des accusations idéologiques lourdes de conséquence

Chostakovitch fit l’amère expérience de cette accusation idéologique en janvier 1936 lorsque la Pravda publia un article intitulé « Du chaos en place de musique », où l’on attaquait son second opéra Lady Macbeth de Mzensk, pourtant triomphalement reçu jusque-là par le public et la critique. Suivit une offensive générale, orchestrée par Staline, contre toutes les tendances avant-gardistes en art. Alors que l’angoisse s’installait dans sa vie et ne devait plus le quitter (il dormait avec une serviette contenant un linge et des affaires de toilette au cas où l’on viendrait le chercher en pleine nuit, ses amis se détournaient de lui), Chostakovitch décida de retirer son œuvre suivante, la Quatrième Symphonie, vaste fresque post-mahlérienne où se perçoit la peur panique de cette époque tragique. Cette partition essentielle ne fut créée qu’en 1961. Le compositeur fit amende honorable au régime en écrivant sa symphonie la plus jouée jusqu’à aujourd’hui, la Cinquième, accueillie avec émotion et passion par le public conscient de vivre un moment historique – comme pratiquement à chaque nouvelle création de Chostakovitch à partir de ce moment clé. « La Cinquième Symphonie, nous avait confié Rostropovitch, était à Chostakovitch ce que le papier de tournesol, qui permet de distinguer les acides des bases, est à la chimie : quelque chose d’essentiel. Pour lui, c’était une question de vie ou de mort. Avec cette œuvre, Chostakovitch a conquis le droit de vivre, et nous avec. »

 

Une musique ambiguë, où abondent les marches à caractère grotesque, les danses macabres, les traits ironiques et les mélodies hésitantes

En 1948, une nouvelle résolution « anti-formaliste » promulguée par les autorités freina encore une fois les ambitions artistiques de Chostakovitch. Il sauva sa peau en livrant une œuvre de propagande, Le Chant des forêts et garda dès lors ses partitions majeures pour le tiroir en prévision des temps plus sereins. Extérieurement, il s’enfermait définitivement dans sa schizophrénie, son visage se fermant de plus en plus, ne laissant plus transparaître que le masque de la peur, figure allégorique du fatalisme slave.


3ème mouvement de la Symphonie n°8 (Orchestre Philharmonique de Leningrad, dir. Evgeny Mravinsky)

 

Après la mort de Staline, survenue en 1953, il livra une partition vengeresse, la Dixième Symphonie. Le composteur y développe une nouvelle fois son style musical puissant, fondé sur l’ambiguïté. Marches à caractère grotesque, danses macabres, traits ironiques, mélodies hésitantes, climats délétères abondent en effet dans ses partitions où la recherche d’une expression directe n’exclut pas la distanciation, et où le tragique est parfois mêlé à l’humour.

 

Jusqu’au dernier souffle, il cultive son art de la citation, des allusions et de la litote

Lorsque Chostakovitch s’orientera, à la fin d’une vie marquée par la maladie et la mort, vers l’intimité de la musique de chambre et de la musique vocale, avec des œuvres aussi essentielles que la Quatorzième Symphonie, le Quinzième Quatuor ou la Suite sur des poèmes de Michel-Ange, il ne cessera pour autant de cultiver son art de la citation, des allusions et de la litote. Et pour cause, puisqu’il dut, au cours de son existence, composer avec un régime qui le terrifiait et qu’il combattit à sa manière. S’il multiplia les déclarations convenues, donna souvent à ses partitions des titres ronflants et de fausses dédicaces, il sauvait sa dignité et celle de ses semblables par des œuvres essentielles, dont il espérait voir la vérité éclater au grand jour.

 

Bertrand Dermoncourt

 

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