Les Noces de Figaro de Mozart, un opéra qui mêle comédie et revendications sociales

Avec Les Noces de Figaro, Mozart signe sa première collaboration avec le librettiste da Ponte. Bravant la censure, les deux hommes s’inspirent de la pièce de Beaumarchais à la réputation sulfureuse. Pour un coup d’essai, ce fût un coup de maître.

 

Mozart ne rêvait que d’une chose: écrire à Vienne un opéra italien

Le soir de la création des Noces de Figaro, le 1er mai 1786 au Burgtheater de Vienne, Mozart se souvient peut-être de la lettre qu’il écrivait trois ans plus tôt, le 7 mai 1783, à son père : « J’aimerais tellement montrer de quoi je suis capable dans un opéra italien ». Car depuis qu’il est à Vienne, après avoir rompu en 1781 avec son employeur de Salzbourg le prince archevêque Hieronymus von Collerodo, Mozart n’a composé que deux opéras, tous deux en allemand, L’Enlèvement au Sérail en 1782, et au début de cette année 1786, le 3 février, Der Schauspieldirektor ( Le Directeur de théâtre), qui est d’ailleurs plutôt un embryon d’opéra avec une ouverture et quatre numéros musicaux. Dans cette même lettre du 7 mai, Mozart évoque le nom de Lorenzo Da Ponte, qui sera le librettiste des Noces de Figaro, puis de Don Giovanni et de Cosi fan tutte. Mozart se plaint également du manque de qualité des livrets : « J’ai compulsé cent livrets, peut-être d’avantage, mais je n’en ai pas trouvé un seul qui me satisfasse. ». Mozart fera tout de même trois tentatives lyriques, mais qui n’aboutiront pas, composant trois opéras-bouffe qu’il ne terminera jamais. Tout d’abord L’Oca del Cairo en 1783, puis Lo Sposo deluso en 1784 et enfin l’année suivante Il regno delle amazoni.

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Grâce à Beaumarchais, le rêve de Mozart devient réalité

Mais pendant cette période infructueuse, a lieu à Paris la création triomphale, le 27 avril 1784, d’une pièce de Beaumarchais, La Folle journée ou Le mariage de Figaro. La pièce était précédée d’une réputation de scandale, et d’une censure qui durait depuis six ans, en raison de son impertinence inouïe, et aussi de la portée révolutionnaire que certains lui prêtait. Rapidement cette pièce est jouée à l’étranger, et traduite, notamment en allemand. Mais à Vienne, l’Empereur Joseph II va lui aussi imposer sa censure en s’opposant à ce qu’elle soit représentée. Si la pièce ne peut pas être représentée, en revanche le texte circule, et Mozart possède dans sa bibliothèque un exemplaire de la comédie. Au printemps 1785 il demande à Lorenzo Da Ponte de l’adapter. Il est persuadé qu’il tient l’opéra dont il rêve, et comme il ne déteste pas la compétition avec ses contemporains, il voit là l’occasion de se confronter au compositeur Paisiello avec la suite du Barbier de Séville créé avec succès en 1782.

 

Lorenzo Da Ponte réussi à vaincre la censure impériale

Mozart et da Ponte travaillent en secret, et le librettiste raconte dans ses mémoires leur collaboration: «Au fur et à mesure que j’écrivais les paroles, Mozart composait la musique; en six semaines, tout était terminé.» Reste alors à obtenir l’autorisation de Joseph II, qui accepte de recevoir da Ponte. Sans surprise l’Empereur fait valoir que la pièce de Beaumarchais est interdite. Da Ponte, sûr de son fait, réplique qu’il n’ignore pas la censure, mais qu’il a transformé la comédie en opéra. «J »en ai retranché des scènes, j’en ai abrégé d’autres entières, et je me suis appliqué surtout à faire disparaître tout ce qui pouvait choquer les convenances et le bon goût ; en un mot j’en ait fait une œuvre digne d’un théâtre que Sa Majesté honore de sa protection ; » affirme sans détour da Ponte qui achève de rassurer totalement le souverain en lui affirmant que la musique de Mozart est un chef d’oeuvre. Le feu vert impérial étant donné, les répétitions peuvent commencer, et en mars 1786, les premières séances peuvent commencer sous la direction de Mozart lui même, qui dispose des meilleurs chanteurs italiens alors présents à Vienne. La première est un succès, et selon le ténor Michael O’Kelly qui interprétait les rôles de Basilio et Curzio, tous les numéros ont été bissés, ce qui a presque doublé la durée de la représentation. Pour autant le succès de la première sera presque sans lendemain, puis Les Noces ne resteront à l’affiche que pour 9 représentations. La bonne société viennoise a-t-elle été choquée par cette œuvre dans laquelle un aristocrate est humilié par des gens du peuple ? Toujours est-il qu’il faudra attendre la première à Prague en décembre de la même année, ville progressiste et contestataire, pour que l’opéra connaisse un véritable triomphe et devienne véritablement populaire. C’est d’ailleurs à la suite de ce triomphe que l’Opéra de Prague commande à Mozart Don Giovanni.

 

Mozart apporte aux personnages une profondeur supplémentaire

Mozart et da Ponte ont conservé l’essentiel du texte de Beaumarchais, tout en réduisant le nombre des personnages de 16 à 11, et le nombre d’actes de cinq à quatre. Même si da Ponte a expliqué avec tact à Joseph II qu’il a édulcoré et supprimé tout ce qui pouvait choquer, Les Noces de Figaro n’en demeure pas moins une œuvre à la portée sociale et politique indéniable. Grâce au style de l’opéra-bouffe, la musique de Mozart dénonce et stigmatise les inégalités et les abus de pouvoir. Elle se montre parfois insolente, à l’image de la cavatine de Figaro à l’acte I «  Se vuol balare signor Contino » ( Si vous voulez danser, Monsieur le petit Comte). Certains voient d’ailleurs dans cet air une revanche de Mozart qui a souffert d’être considéré comme un domestique chez le prince archevêque Hieronymus von Collerodo. De La Folle journée de Beaumarchais, Mozart et da Ponte ont gardé la vivacité, traduite dans l’ouverture, une sinfonia qui plonge immédiatement le spectateur dans l’ambiance de ce qui va suivre. Tout au long de l’ouvrage la musique de Mozart définit le caractère des personnages et leur donne une profondeur psychologique supplémentaire.

Air de Chérubin « Voi que sapete » (Federica von Stade, Orchestre de l’Opéra National de Paris, dir. Georg Solti, 1980)

 

Les Noces de Figaro comportent pas moins de quatorze airs

Sans détailler ces 14 airs, le plus célèbre est sans aucun doute le « Voi che sapete » de Chérubin, où le jeune page dépeint ses incessants tourments amoureux. Pour sa part, la Comtesse chante à deux reprises sa mélancolie et sa tristesse d’être délaissée par son mari, tout d’abord dans « Porgi amor », puis « Dove sono »; ce sont très certainement les deux airs les plus émouvants de l’opéra. A l’acte III le Comte déploie tout son orgueil dans « Hai già vinta la causa », lorsqu’il perçoit que Suzanne s’apprête à le duper et que son désir pour elle restera inassouvi. Quant à Figaro, outre la cavatine de l’acte I, il chante une irrésistible parodie d’une marche militaire dans laquelle il taquine Cherubin, nommé officier et qui doit partir sur le champ rejoindre son régiment « Non più andrai, farfallone amoroso », ainsi qu’une diatribe passionnée contre les femmes à l’acte IV «  Aprite un po’ quegl’occhi ». Répondant d’une certaine façon à Figaro, Suzanne chante alors, vêtue des habits de la Comtesse, « Deh vieni, non tardar» où elle exprime sa joie d’être bientôt dans les bras de celui qu’elle aime. La liste ne serait pas complète sans la courte cavatine de Barberine,  « L’ho perduta » ; elle cherche l’aiguille que le Comte lui a demandé de remettre à Susanne. Le génie de Mozart s’exprime aussi dans les duos et les ensembles. En particulier le poétique « Sull’aria », dans lequel la Comtesse dicte à Susanne la lettre qui donne rendez-vous au Comte pour le piéger et démasquer son infidélité. Quant au finale de l’acte II, qui dure une vingtaine de minutes, il commence par un duo entre le Comte et la Comtesse, bientôt rejoints par Suzanne, Figaro, Antonio, Marcelline, Basile et Bartolo, tous rassemblés dans les appartements de la Comtesse ! L’opéra s’achève de manière resplendissante, le Comte s’agenouillant et implorant le pardon de sa femme, en prenant conscience de sa profonde fidélité, puis tous chante l’amour. C’est ce fabuleux feu d’artifice musical, qui a fait, et qui continue de faire, le triomphe des Noces de Figaro.

 

 

Jean-Michel Dhuez

 

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