Charles de Gaulle : comment le handicap de sa fille Anne a bouleversé sa vie, et révélé sa tendresse de père

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Quand sa fille Anne vint au monde, Charles de Gaulle écrivit à son ami Lucien Nachin son espoir de la voir vivre jusqu’à l’an 2000. Qui pouvait alors imaginer que cette enfant fragile ne connaîtrait que vingt trop brèves années ; et qui pouvait imaginer qu’elle marquerait si profondément son père, jusqu’à révéler chez le futur Général une tendresse inattendue et bouleversante.

En janvier 1928, à Trèves, le chef de bataillon Charles de Gaulle, alors âgé de 37 ans, commande le 19ème bataillon de chasseurs. Il est au faîte d’une carrière prometteuse. Marié à Yvonne, il est déjà père de deux enfants, Philippe et Élisabeth. Le 1er janvier 1928, au terme d’une grossesse sans problème, Yvonne accouche de leur troisième enfant, Anne.

Charles, que l’on connaît assez taiseux, est tout joyeux de cette naissance et l’annonce à son ami le colonel Lucien Nachin. Il écrit : « Je vous annonce mon colonel, la naissance de mon troisième enfant et de ma deuxième fille, survenue le 1er janvier. Nous l’appelons Anne. Elle verra peut-être l’an 2000 et la grande peur qui se déchaînera sans doute dans le monde à ce moment-là. Elle verra les nouveaux riches devenir pauvres et les anciens riches recouvrer leur fortune à la faveur des bouleversements. Elle verra les socialistes passer doucement à l’état de réactionnaire. Elle verra la France victorieuse une fois de plus, manquer la rive gauche du Rhin et peut-être son arrière-petit-fils tiendra-t-il garnison dans Trèves. »

C’est extraordinaire de voir que même dans un événement aussi personnel, intime et familial, le général de Gaulle fait de la géopolitique en prospective.

Charles de Gaulle et sa famille découvrent le handicap d’Anne, atteinte de trisomie 21

Dans les mois qui suivent sa naissance, la petite Anne présente un certain nombre de comportements qui intriguent ou qui inquiètent ses parents : des réflexes un peu lents, elle a du mal à tenir convenablement sa tête, elle n’arrive pas à suivre quoi que ce soit avec attention et elle dort beaucoup. Tout cela inquiète beaucoup la famille et on consulte des médecins.

Le verdict tombe : Anne est trisomique. C’est un choc immense. Charles et Yvonne de Gaulle vont devoir absorber non seulement la douleur mais l’incertitude et sans doute une forme de culpabilité. Ni la famille de Gaulle, ni la famille Vendroux (la famille d’Yvonne) ne compte d’antécédents dans ce domaine.


La question se pose alors : quelle vie pour cet enfant qui ne guérira pas ? Anne sera la dernière enfant des de Gaulle, et le couple que forment Charles et Yvonne ne va pas être ébranlé par cette épreuve. Au contraire, dans cette douleur partagée, dans cette douleur que l’on tait, va se forger quelque chose de vraiment indéfectible entre Charles et Yvonne. Ils prennent d’emblée une décision qui, pour l’époque, ne va pas de soi : Anne ne sera pas placée dans ce qu’on appelle un asile d’aliénés. Elle va grandir au sein de sa famille, entourée des siens.

Distant et intransigeant avec ses aînés, il fera preuve d’une douceur inattendue avec Anne

Ce choix sans appel va nécessiter une réorganisation de la vie chez les de Gaulle. Charles va se révéler un homme un peu différent, un père que ni Philippe ni Élisabeth ne connaissaient véritablement. Ce père que ces deux aînés pouvaient percevoir comme distant et intransigeant, très peu porté aux démonstrations d’affection, va avec Anne se montrer d’une douceur inattendue.

On le voit la cajoler, lui raconter des histoires, essayer de lui mettre des objets entre les doigts, de lui faire battre les mains. Le colonel de Gaulle n’est pas très doué pour le chant, mais il lui chante des petites comptines. Comme Anne semble avoir l’oreille musicale, il lui fait écouter des disques pour enfants sur un petit phonographe. Philippe de Gaulle témoignera plus tard : « Il pensait qu’elle devait plus ou moins confusément se rendre compte qu’elle n’était pas comme les autres. Avec constance, il voulait lui montrer qu’on ne la rejetait pas, qu’elle ressemblait à son frère et à sa grande sœur. »

Colombey les Deux Églises, un environnement propice au bien-être d’Anne de Gaulle

Au début des années 1930, Charles et Yvonne de Gaulle décident d’abandonner les longues vacances en famille élargie sur la Côte d’Opale et les déplacements qui deviennent de plus en plus difficiles pour Anne. Ils comprennent qu’il lui faut du calme, de l’espace. Il faut aussi pour ses parents un lieu où elle puisse vivre sans être exposée aux regards. Charles et Yvonne vont donc chercher une maison, un abri à la campagne, à l’écart du bruit et de la ville. Après des recherches un peu longues, une annonce publiée dans L’Écho de Paris les amène en Haute-Marne, à Colombey les Deux Églises, où ils vont découvrir cette grande bâtisse qui s’appelle La Boisserie, avec ses murs et sa végétation. C’est un coup de cœur immédiat.

Le salon de La Boisserie / UNIVERSAL PHOTO/SIPA

Lorsqu’en 1937, Charles est affecté à Metz, il trouve toujours le moyen de préserver des instants avec elle. Le directeur du jardin botanique de la ville racontera plus tard que tous les soirs, quand le temps s’y prêtait, Charles de Gaulle faisait ouvrir pour la fillette les grilles du jardin, abandonné par les promeneurs à partir de 19h. Et jusqu’à ce que l’ombre gagne les grands espaces verts, il était là avec sa petite fille à goûter, loin de la foule traumatisante et loin du bruit, des moments de paix et des moments d’amour, qu’elle lui rendait au décuple.

Selon la gouvernante de l’enfant, « Anne avait un amour fou pour son père. Lorsque celui-ci mettait son habit militaire, elle pressentait son départ et manifestait sa contrariété et sa tristesse. » Dans la fin des années 30, l’Europe marche à la guerre. De Gaulle en est très conscient et se prépare à entrer sur la grande scène de l’histoire. Mais dans l’intimité de sa vie de famille, Anne le ramène à ce qu’il y a de plus humble, de plus désarmant : l’amour d’une petite fille innocente.

La disparition d’Anne, l’année de ses 20 ans

Le premier jour de l’année 1948, Anne fête ses 20 ans. Ce 20e anniversaire sera son dernier, car quelques jours plus tard, elle tombe malade. On pense à une angine dans un premier temps, mais on se rend vite compte que c’est plus grave. Le 6 février, un spécialiste arrive de Troyes et établit son diagnostic : bronchopneumonie double. Malgré les soins, Anne ne cesse de s’affaiblir et ses parents sont obligés de se préparer au pire.

À la nuit tombée, l’abbé Ruaux, le curé du village, est prévenu en hâte. Il arrive à La Boisserie pour administrer l’extrême onction à la jeune malade. Il est arrivé juste à temps, puisque vers 22h30, Anne expire dans les bras de ses parents. Évidemment, Charles et Yvonne savaient que leur fille était vulnérable, que sa vie serait limitée. Mais comment se préparer à un événement aussi tragique ?

Depuis 20 ans, Anne n’avait jamais quitté le foyer. Elle avait suivi ses parents au Liban, en Grande-Bretagne, en Algérie et elle était revenue avec eux en France. Il n’avait jamais été question de l’éloigner. Et cette présence si constante et si particulière va beaucoup manquer d’un seul coup dans la maison de Colombey. L’abbé Ruaux va retrouver un général complètement brisé, incapable de décider.

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Voici ce que lui confie de Gaulle : « Je suis un homme anéanti. Vous déciderez de tout, du jour et de l’heure. Je voudrais un enterrement comme on en fait à Colombey. » Les obsèques ont lieu le 9 février dans l’église de Colombey. Les parents restent dignes, mais au cimetière, au moment de la mise en terre, la douleur se relâche. De Gaulle murmure à son fils : « Puisse-t-elle nous protéger du haut du ciel. »

Devant la tombe blanche de Colombey, il a trouvé des mots qui sont des mots de douleur et d’espérance : « Maintenant, elle est comme les autres. »

Franck Ferrand

 

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