Jonathan Siksou est écrivain et essayiste, spécialisé en gastronomie. Il est l’auteur de l’ouvrage Triompher en Festins – Une histoire de France en vingt repas, publié aux Éditions Perrin, où il explore les grands moments de l’histoire française par le prisme des tables et des festins qui les ont accompagnés. De la table médiévale aux banquets républicains, en passant par les déjeuners diplomatiques du général de Gaulle, il raconte, au micro de David Abiker, comment festoyer était, et est toujours, un acte politique et symbolique.
Pour Jonathan Siksou, l’histoire du pouvoir s’écrit aussi à table. « Il y a toujours eu des chroniqueurs, des observateurs, soit officieux soit officiels, qui ont permis d’écrire l’histoire au sens le plus large du terme », explique-t-il. Dès le Moyen Âge, la magnificence des banquets royaux fascine, même si les chroniqueurs s’attardent plus sur la richesse des décors que sur le contenu des assiettes.
L’un des épisodes les plus marquants est celui du Camp du Drap d’Or, en juin 1520, où François Ier et Henri VIII d’Angleterre rivalisent de splendeur près de Calais. « C’est un banquet de dupe finalement », raconte l’invité, « puisqu’à l’issue de ces agapes somptuaires, Henri VIII scellera un accord avec Charles Quint et non pas avec François Ier. » Mais au-delà de la politique, le spectacle est total : tentes brodées d’or, vaisselle précieuse exposée comme des trophées, et une profusion de mets. « Montrer, démontrer sa richesse, c’est démontrer également sa puissance », souligne-t-il.
Côté menu, la table de François Ier reste encore très médiévale, dominée par les viandes rôties, les poissons en pâté, et une abondance de plats, dont le « gâchis symbolique » n’est qu’apparent : « L’idée est de servir bien plus de nourriture qu’il n’en faut… et ensuite, les plats repartent à l’office pour nourrir tous les échelons inférieurs de la cour. »
Le banquet des maires, vitrine de la République triomphante
Parmi les événements notables, mêlant histoire et gastronomie, il y a 1900, quand la République célèbre sa grandeur lors de l’Exposition universelle à Paris avec le plus grand repas assis jamais organisé. « La France se présente comme le phare de l’humanité occidentale », rappelle Jonathan Siksou. 23 000 maires sont conviés à un banquet monumental dans le jardin des Tuileries, orchestré par la maison Potel et Chabot. « Il faut imaginer 500 mètres de tables dressées, des couverts, des serviettes, des nappes, une armée de serveurs… », détaille-t-il.
Le menu, servi froid, n’en reste pas moins sophistiqué : ballotines de faisan, saumons à la parisienne, pâtés en tout genre. « Ce sont des jours et des jours de préparation », explique le spécialiste en gastronomie, qui évoque aussi la joyeuse confusion de la fin du repas, lorsque les maires préfèrent suivre le président Loubet à l’Élysée plutôt que de visiter l’exposition.
De Gaulle et la diplomatie à la française
La gastronomie demeure un outil diplomatique de premier ordre sous la Ve République. Le général de Gaulle, conscient de la portée symbolique de la table, attache une importance particulière à la représentation de la France à travers ses repas officiels. Comme le souligne Jonathan Siksou : « Le général de Gaulle a conscience de l’importance de la table et de la représentation de la table française. Quand il reçoit à l’Élysée, le général de Gaulle ne compte pas, alors même qu’il est attentif aux finances de l’État. Lorsqu’il reçoit avec son épouse à l’Élysée, c’est la France qui reçoit et là, on peut tout se permettre dans la mesure du raisonnable. »
A lire aussi
Pour certains rendez-vous majeurs, il préfère la convivialité de sa résidence familiale à l’apparat de l’Élysée. « Quand on lui propose un déjeuner officiel à l’Élysée, il répond : « on, ce sera à la Boisserie, parce que ça aura plus de ragoût » », raconte l’essayiste. À la table du général, les plats sont simples, authentiques, mais toujours français : blanquette de veau, ragoûts, fromages, vins choisis… tout un art de recevoir qui scelle les alliances et marque les esprits.
Pour Jonathan Siksou, le lien entre pouvoir et gastronomie est indissociable. « Les hommes et les femmes ont toujours aimé boire et manger, et il a toujours fallu marquer un événement par un repas qui sort de l’ordinaire », explique-t-il. Car ce qui reste, des siècles plus tard, ce sont ces moments partagés autour de la table, symboles de puissance, de convivialité, et de mémoire collective.
Daphnée Cataldo
Retrouvez toute l’actualité Société