On oublie souvent que l’Union européenne est un des plus grands marchés de consommation au monde, et donc un partenaire économique incontournable, notamment pour la Chine. C’est ce qu’a rappelé ce matin sur Radio Classique Emmanuel Lincot, directeur de recherche à IRIS et codirecteur du programme Asie-Pacifique, auteur du livre Chine-Inde, la guerre des mondes aux éditions du Cerf.
Quels enseignements tirez-vous de la visite de Donald Trump, qui n’a désormais pas de plus grand ami que Xi Jinping — lequel a parlé de « stabilité constructive et stratégique » dans sa relation avec les États-Unis ?
EMMANUEL LINCOT : Donald Trump se paye de mots. En définitive, c’est une défaite sur le plan commercial pour lui : il n’a vendu sur le papier que 200 Boeing, et Elon Musk, qui faisait partie de la délégation, n’a manifestement rien signé avec les Chinois. Échec commercial donc, et victoire symbolique pour Xi Jinping, incontestablement.
On peut aussi paraphraser Clausewitz, « la guerre est la continuité de la diplomatie par d’autres moyens ». Trump va être conforté dans l’idée que la Chine ne fera rien en sa faveur au Moyen-Orient. Il va donc, aux côtés de Netanyahou, poursuivre le conflit contre les Iraniens.
Si Trump n’a rien gagné à aller en Chine, pourquoi Xi Jinping l’a-t-il reçu ?
E.L. Il l’a reçu parce qu’il y a des dossiers particulièrement importants, et surtout c’est une question de « face », comme disent les Chinois. Pour Xi Jinping, il s’agit de donner des gages à son opinion nationale. Même en dictature, il a besoin d’une légitimité populaire. De ce point de vue, mission réussie : tout indique que les chemins mènent à Pékin. Poutine y va, Macron y est allé, Trump la semaine dernière. Grande victoire symbolique : tout le monde fait le kowtow, c’est-à-dire se prosterner devant l’empereur de Chine.
Emmanuel Lincot : « Les Chinois sont très chatouilleux sur la question taïwanaise »
Comment avez-vous interprété l’avertissement de Xi sur Taïwan, au-delà des amabilités prodiguées à Trump ?
E.L. C’est, selon moi, un aveu de faiblesse de l’administration chinoise. Les Chinois sont très chatouilleux sur la question taïwanaise — c’est leur ligne rouge absolue, une question de souveraineté. Mais rappeler cela avec autant de fermeté et de radicalité trahissait une nervosité certaine.
On sait par ailleurs que l’armée chinoise est constamment purgée de ses plus hauts généraux depuis des mois, notamment He Weidong, qui n’était autre que le responsable des affaires taïwanaises. Il y a manifestement un problème, et une résistance au sein même du régime contre Xi Jinping.
Pourquoi ces purges militaires ? Les militaires ont des positions particulières sur Taïwan ?
E.L. Cela signifie qu’il n’y a pas de consensus entre l’armée et le Parti. Et que la légitimité de Xi Jinping, quoi qu’en dise la propagande communiste, est régulièrement mise à mal.
« Poutine est l’obligé de Xi Jinping, il en a besoin »
J’en viens à la visite de Vladimir Poutine, qui sera demain et mercredi à Pékin, sa deuxième visite en deux ans. La dernière fois, on avait retenu cette discussion hors micro sur la longévité et l’immortalité avec Xi. Qu’espère Poutine de cette visite ?
E.L. Poutine est l’obligé de Xi Jinping, il en a besoin. La Russie est désormais vassalisée par rapport à la Chine, la relation est de plus en plus asymétrique. Mais dans le même temps, la Chine a besoin de la Russie pour faire contrepoids aux États-Unis et surtout pour préparer l’après : il va y avoir de plus en plus de turbulences avec Washington, donc il faut sécuriser les approvisionnements énergétiques.
D’où la visite de Poutine, mais aussi la nécessité d’ouvrir un troisième corridor — le corridor médian — qui traverse l’Asie centrale, le Caucase, la Turquie, et rejoint l’Union européenne, premier partenaire commercial de la Chine. Cette sécurisation incombe en principe à la Russie. La Chine pratique une diplomatie toute gaullienne : souveraineté avant tout, ne s’aliéner aucun partenaire.
La Chine a-t-elle quelque chose à faire des conflits qui nous préoccupent, en Iran, au Moyen-Orient, et en Ukraine ?
E.L. La Chine a tout intérêt à ce que ces conflits perdurent, car ils affaiblissent les Européens et les Américains. Elle continue de nourrir et de financer ces guerres indirectement. On le sait notamment par un article du New York Times : la Chine continue d’envoyer des composants électroniques nécessaires à la fabrication de drones iraniens, utilisés tantôt par la Russie, tantôt contre l’armée américaine. Nous assistons à une guerre indirecte.
La Chine n’est pas la première puissance mondiale, et le pouvoir de Xi Jinping est contesté
Trump, Poutine, Macron l’année dernière… La Chine est la puissance mondiale la plus courtisée. Diriez-vous que c’est aujourd’hui la première puissance mondiale ?
E.L. Non, certainement pas. Dans bien des domaines, les retards de la puissance chinoise restent considérables. Il ne faut pas oublier que plus de la moitié de la population chinoise vit en dessous du seuil de pauvreté. Les défis sont immenses. Et le pouvoir de Xi Jinping est fondamentalement contesté — à voix basse, évidemment — mais ces purges à répétition montrent que la vie politique en Chine n’est pas un long fleuve tranquille.
Vous placez parmi les manifestations de cette contestation la disparition d’hommes d’affaires trop prospères, le limogeage de hauts gradés… Qu’est-ce qui est finalement reproché à Xi ? D’avoir trop de pouvoir, de s’être nommé dirigeant à vie ?
E.L. Tout cela à la fois. Mais aussi des indicateurs économiques dans le rouge : la croissance annoncée à 5 % doit être revue à la baisse, la spéculation immobilière est très importante, le chômage des jeunes atteint 20 % dans les grandes villes, et la COVID-19 a détruit une partie du tissu économique. Les choses ne vont pas si bien que cela. Et ce que contestent certains militaires, c’est la trop grande proximité avec la Russie et une radicalité excessive à l’encontre des États-Unis. Tous ne partagent pas ces choix.
Emmanuel Lincot : « l’Europe a des leviers considérables »
Comment l’Europe peut-elle se positionner vis-à-vis de la Chine ? Certains estiment que, les États-Unis n’étant plus un partenaire fiable, il faudrait se rapprocher de Pékin dans une logique gaullienne. Est-ce votre avis ?
E.L. La Chine en a besoin, et c’est là un atout pour les Européens. On sous-estime la puissance économique de l’Union européenne, qui est l’un des premiers marchés de consommateurs au monde. Fort de cela, l’Europe a des leviers considérables. Je pense qu’il faut effectivement faire un choix d’équilibre : rappeler que notre alliance avec les États-Unis est de plus en plus fragile, sans pour autant se rapprocher de manière irréversible de la Chine, ni de l’Inde. Il faut revenir à des choix gaulliens de souveraineté.
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La Chine a besoin de l’Europe, et pourtant elle nous inonde de ses produits à bas prix — les voitures électriques en sont l’exemple type, 10 000 ou 20 000 euros moins chères que leurs équivalents européens. Pour quelqu’un qui a besoin de nous, elle ne nous ménage guère.
E.L. C’est certain. Mais nous ne sommes pas suffisamment fermes avec qui que ce soit — pas même avec Trump, qui a cru, tout comme Macron, pouvoir nouer une relation spéciale avec Xi Jinping. On ne peut pas entretenir une relation particulière avec des communistes de type stalinien, qui sont dangereux et qui cherchent à terme à nous asservir.
Alors quelle relation faut-il nouer avec eux ?
E.L. Une relation à la fois distanciée et suffisamment ferme pour se faire respecter. Les Européens, et les Français tout particulièrement, ont besoin de se faire respecter.
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