« Nous sommes au cœur d’un choc énergétique », estime l’historien de l’économie Philippe Chalmin. Même s’il est moins important que la crise pétrolière de 1973, l’épisode que nous vivons est particulièrement inquiétant. Il a dévoilé les enjeux de la crise actuelle, et invite les auditeurs à relire un classique de la bande-dessinée Le Secret de l’espadon, une aventure de Blake et Mortimer d’Edgar P. Jacobs, dont l’intrigue se déroule dans le détroit d’Ormuz.
Philippe Chalmin est professeur émérite à l’université Paris-Dauphine, président de la société d’études CyclOpe, spécialiste de l’économie internationale des matières premières
Le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, assure que la crise actuelle est plus grave que celle des chocs pétroliers de 73, 79 et 2022 réunis. Est-ce votre avis ?
PHILIPPE CHALMIN : Très franchement, je trouve qu’il exagère un tout petit peu. Ce n’est pas tant la crise elle-même qui est importante, que l’état dans lequel ce choc énergétique touche des économies affichant des niveaux d’endettement et de déficit public incomparables à ceux des années 70. Car pour le reste, je maintiens qu’en tant qu’historien, le choc de 1973 — celui qui voit la prise de contrôle du marché par l’OPEP et le triplement des prix — avait été plus important que ce que nous vivons aujourd’hui. Même si, et je maintiens le terme, nous sommes bel et bien au cœur d’un choc énergétique, avec un changement fondamental dans ce cordon ombilical qu’est devenu pour l’économie pétrolière et gazière mondiale : le détroit d’Ormuz.
Il va falloir dans les mois ou les années qui viennent avoir autant un œil sur les ressources naturelles que sur l’évolution et le poids des dettes publiques.
P.C. : Absolument. Nos économies sont aujourd’hui beaucoup plus sensibles. Dans le cas français, qui est totalement particulier, nous n’avons pas les moyens de soutenir suffisamment nos concitoyens qui font le plein de leur voiture. Non pas qu’on ne pourrait pas baisser la charge fiscale qui pèse sur l’essence, mais nous n’en avons tout simplement pas les moyens financiers quand on roule à 5 % de déficit public. C’est cela dont il faut être conscient.
Philippe Chalmin : « on ne contrôle pas le détroit d’Ormuz simplement avec quelques avions »
Le détroit d’Ormuz : rien n’y sera plus jamais comme avant, c’est votre intuition ? Pouvez-vous nous en faire la visite guidée, car c’est devenu une abstraction alors qu’en vérité, c’est la géographie qui a rattrapé l’armée américaine ?
P.C. : Pour la visite guidée, je ne peux m’empêcher de vous inciter à vous ruer sur un classique de la bande dessinée : Le Secret de l’Espadon d’Edgar P. Jacobs, dans les aventures de Blake et Mortimer. Le lieu où l’Espadon est fabriqué est une représentation du détroit d’Ormuz, notamment de sa rive nord, une zone extrêmement rocailleuse et rocheuse. En lisant cette extraordinaire BD, on se rend compte de ce que tous les militaires répètent depuis un mois : on ne contrôle pas le détroit d’Ormuz simplement avec quelques avions, cela impliquerait des moyens militaires considérables.
On a d’ailleurs beaucoup cité un autre détroit important, sur lequel un grand homme politique britannique avait fait ses premières armes — peu brillantes : les Dardanelles. Lorsque Churchill, premier lord de l’Amirauté, décide d’intervenir pour contrôler ce détroit et empêcher la libre circulation de navires allemands, ce fut une défaite particulièrement sanglante. J’en arrête là avec les comparaisons historiques. Ormuz, c’était la tranquillité totale : entre 100 et 150 navires y passaient chaque jour, sans aucun problème. Sans péage.
« Dubaï était un paradis réglementaire. Je pense que ce rôle sera remis en cause »
Demain, quoi qu’il en soit, le statut d’Ormuz sera différent. Il y a de fortes chances qu’on en vienne à un système de péage, peut-être partagé, puisque les deux pays qui se trouvent jusqu’au bout du détroit ne sont pas les Émirats mais Oman, qui possède la pointe de la péninsule arabique.
Il en existe d’ailleurs un précédent historique : pendant deux siècles, la couronne du Danemark a vécu des péages prélevés à l’entrée et à la sortie du Sund, ce petit détroit entre la Suède et le Danemark reliant la Baltique à la mer du Nord. À l’époque, la Baltique était essentielle : c’était le marché mondial du blé.
Quelle conséquence pour les pays du Golfe, qui depuis plusieurs années affichaient des prétentions à devenir une vraie puissance géopolitique et ne misaient plus tout sur le pétrole ? Est-ce pour eux l’occasion ou jamais ?
P.C. : Géopolitique, peut-être pas. Économique, certainement. Dubaï était devenu un hub financier et monétaire majeur — ce n’est pas un hasard si 20 % du commerce mondial de l’or passait par Dubaï, même si on n’y était pas très regardant ; c’était le lieu de tous les excès, une sorte d’énorme paradis réglementaire. Je pense que ce rôle sera peut-être remis en cause.
Le Golfe était aussi un hub aérien considérable, et on en a vu les conséquences. Il y a donc énormément de facteurs qui vont peser, dans le cadre d’un accord qui ne manque pas d’ambiguïté. Les marchés ont immédiatement réagi ce matin, mais ils avaient pris l’habitude de beaucoup réagir.
A lire aussi
Il y a une dizaine de jours, on avait eu 30 dollars de variation par baril entre une déclaration de Trump le matin et une reculade l’après-midi. Là, on vient de perdre une vingtaine de dollars, c’est logique. Il faudra voir ensuite ce qui se passe. On peut imaginer — et c’est positif — que les tankers, puis les porte-conteneurs, et en dernier les méthaniers, car ils sont les plus sensibles, vont repasser par Ormuz. Le marché va se retrouver réapprovisionné, on va souffler un grand coup et retomber dans la zone des 80-90 dollars — contre 60 en début d’année.
Comment l’économie récupère-t-elle d’une telle fièvre ?
P.C. : Elle met du temps, il lui faut des antibiotiques, un traitement assez long. Cela ne se traduira pas par un choc inflationniste, mais par des tensions inflationnistes, avec des conséquences sur les taux d’intérêt. Suivant l’état de nos économies, cela aura plus ou moins d’influence. Au total, on va y laisser sur 2026, peut-être 0,2 à 0,5 % de croissance au maximum. Ce ne serait pas dramatique si on roulait à 3 %… comme on roule à 1 %, ça ne laisse pas grand-chose.
Retrouvez tous les articles liés à l’actualité économique