L’ancien haut fonctionnaire de Bercy Jean-Pascal Beaufret dénonce une présentation des comptes publics « biaisée, faussée », avec des déficits sociaux en réalité 4 fois supérieurs à ce qui est annoncé. Invité de la matinale de Radio Classique, il a détaillé ces chiffres.
Jean-Pascal Beaufret est un ancien inspecteur des Finances, associé au fonds de capital développement Ring Capital. Il est l’auteur du dossier « Les comptes de la Sécurité Sociale et le redressement des finances publiques » paru dans la revue Commentaire du 12 mars.
Vous écrivez dans la revue Commentaire que le déficit des régimes sociaux obligatoires est quatre fois supérieur à ce qui est officiellement annoncé. Commençons par les chiffres, puis expliquez-nous la raison de ce décalage et ce qui reste dans l’angle mort.
JEAN-PASCAL BEAUFRET. Le déficit n’est pas caché. Tous ces chiffres sont publics. Mes travaux et mes articles s’appuient sur des comptes rendus publics de chiffres vrais. Il n’y a donc pas de déficit caché, mais une présentation des comptes au Parlement et à l’opinion qui est biaisée. Sur quelle période ? La Sécurité sociale, sur neuf ans — de 2017 à 2025 —, c’est 5 000 milliards de dépenses. Les prélèvements obligatoires qui l’ont financée sur la même période — impôts et cotisations — s’élèvent à 4 400 milliards. La différence est de 600 milliards.
Un déficit public, c’est précisément l’écart entre des dépenses publiques obligatoires et des prélèvements obligatoires. Or, le Parlement, lui, n’a voté que 150 milliards de déficits sur cette période. 600 contre 150 milliards : c’est bien quatre fois plus.
Un problème ce communication financière
La raison est simple : on ne présente jamais au Parlement ni à l’opinion publique des comptes combinés. Les dépenses figurent d’un côté, mais les subventions entre administrations qui les financent ne sont pas déduites. Prenons un exemple bien connu : les retraites des régimes spéciaux — SNCF, RATP, mines, marins — représentent environ 15 milliards de dépenses par an, dont 8 milliards sont couverts par une subvention de l’État.
Et ces 8 milliards ne sont donc pas comptabilisés dans le déficit de la Sécurité sociale.
J-P.B. Pas du tout. C’est un exemple modeste. Le cas le plus significatif est celui des retraites des fonctionnaires de l’État : 65 milliards de dépenses par an, dont 45 milliards financés par une subvention de l’État, comptabilisée comme une cotisation. Quand vous établissez un déficit consolidé transmis à l’Union européenne, vous ne pouvez pas comptabiliser deux fois la même dépense — d’un côté les retraites, de l’autre leur financement par l’État. Il faut simplement établir des comptes combinés. On ne le fait pas, et ce serait pourtant immédiat à mettre en œuvre.
C’est donc un problème de communication financière. L’an dernier, vous aviez déjà révélé que le déficit du système de retraite était plus élevé que prévu. Est-ce le même problème de présentation des comptes qui se pose pour l’ensemble des régimes sociaux ?
J-P.B. Les retraites font partie de la Sécurité sociale, mais seulement deux tiers d’entre elles y sont intégrées — ce qui constitue un autre défaut majeur, car le Parlement n’a jamais un compte global et complet des retraites. Ces deux tiers, précisément parce qu’ils sont subventionnés, causent l’essentiel du déficit de la Sécurité sociale. J’ai donc voulu élargir le raisonnement à l’ensemble de la protection sociale. Depuis 1945, la Sécurité sociale doit être intégralement équilibrée par des impôts et des cotisations. Ce n’est plus le cas depuis 1991, et l’écart est considérable. Cet écart représente la moitié de nos déficits publics — et on ne le dit jamais aux Français.
Nicolas Dufourcq a publié cette année un livre intitulé La dette sociale de la France, 74-2025, et je sais que vous échangez beaucoup avec lui.
J-P.B. Nicolas s’est appuyé sur mes travaux pour produire un ouvrage à forte valeur ajoutée, notamment grâce à un historique sur cinquante ans des décisions ayant abouti à ce glissement. J’y ai d’ailleurs contribué. Nous sommes en contact étroit pour porter ce message : on cache aux Français que la dette publique est composée d’au moins 50 % d’insuffisance de financement de prestations sociales trop généreuses.
« Les retraites sont trop généreuses en France au regard de ce que nous pouvons financer »
La France fonctionne comme une famille qui dépense 2 000 par mois mais n’en gagne que 1 800, creusant ainsi un déficit de 200. Sur ces 2 000 dépensés, 1 000 sont consacrés aux dépenses propres du foyer et 1 000 sont donnés à d’autres — principalement aux parents. Or cette famille se convainc que le déficit provient uniquement de ses dépenses personnelles, et non de ce qu’elle donne. C’est faux. La logique élémentaire veut que le déficit soit réparti au prorata des dépenses : 100 sur les dépenses du foyer, et 100 imputables à un excès de générosité.
Où se trouve la solution pour réduire ces déficits ?
J-P.B. Deux éléments nous singularisent fortement par rapport aux pays comparables. Premièrement, les retraites sont trop généreuses en France au regard de ce que nous pouvons financer. D’après les statistiques internationales, l’écart est de l’ordre de 15 %. La solution : faire comme les Allemands depuis 2004, en désindexant légèrement les retraites chaque année, de façon graduelle et modeste, jusqu’au retour à l’équilibre. Les Hollandais, les Nordiques, les Italiens ont tous adapté leur système face au vieillissement.
Deuxièmement, la France dispose du système de santé le plus gratuit d’Europe. Les autres pays financent environ 15 % de leurs dépenses de santé sur fonds propres ; en France, la part restant à la charge des patients n’est que de 7 à 8 %.
Et on n’est pas très contents de notre système de santé !
J-P.B. Effectivement. Si l’on ne met pas en place un coefficient de soutenabilité des retraites inscrit dans la durée — pas un simple débat ponctuel sur la désindexation, mais un contrat sur plusieurs années, progressif et mesuré — et si l’on n’augmente pas la participation des patients au coût de la santé, les finances publiques ne se redresseront jamais.
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Au sortir du premier tour des élections municipales, les Français semblent avoir massivement voté pour des partis peu engagés sur la réduction des déficits. Comment espérez-vous inverser cette tendance ?
J-P.B. Je répondrai de deux façons. D’abord par la transparence, qui est une obligation citoyenne : il n’est plus possible de continuer à occulter la réalité, comme nous le faisons depuis trente ans. Ensuite, je m’emploie à dire à tous les responsables de partis — tous ceux qui veulent bien m’entendre — que la situation sera identique quel que soit le camp au pouvoir : le poids de l’endettement annuel, si rien ne change, empêchera toute action d’avenir dans des domaines essentiels comme l’éducation, la défense ou la transition énergétique.
L’article de Jean-Pascal Beaufret est à lire dans le dernier numéro de la revue Commentaire. Rappelons que l’émission Commentaire avec Jean-Claude Casanova et Jean-Marie Colombani est diffusée tous les samedis sur Radio Classique à 8h et disponible en replay
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