Kevin Warsh à la Fed : « C’est le moins mauvais des noms qui ont été cités », note Jean-Claude Trichet, ancien président de la BCE

Roger Askew/The Oxford Union/REX/Shutterstock/SIPA

Le nom du successeur de Jerome Powell a été dévoilé : Kevin Warsh, 55 ans, entrera en fonction en mai prochain à la tête de la Réserve Fédérale américaine. Alors que Donald Trump veut en avoir le contrôle, il a choisi une personnalité qui peut incarner une forme de « sagesse monétaire », selon l’ancien président de la BCE Jean-Claude Trichet, invité des Voix de l’économie ce lundi matin. 

Jean-Claude Trichet est un économiste et haut fonctionnaire français, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) de 2003 à 2011. Figure incontournable de la finance européenne, il livre son analyse sur le changement de direction à la tête de la Fed, et sur la baisse du bitcoin, qui selon lui « n’est pas une monnaie, mais un instrument spéculatif ».

Le Bitcoin a perdu 50 % de sa valeur en l’espace de 4 mois, on est passé de 124 851 dollars précisément à pratiquement 60 000 la semaine dernière. Est-ce qu’il faut s’en inquiéter ? Est-ce que ça peut déstabiliser les marchés financiers ?

JEAN-CLAUDE TRICHET : Non, je ne crois pas que cela puisse réellement déstabiliser les marchés financiers. C’est une preuve supplémentaire que le Bitcoin n’est pas une monnaie, mais un instrument spéculatif. C’est ce que les banquiers centraux ont dit depuis le début. Malheureusement, on a laissé galoper ces divers instruments spéculatifs qui étaient commercialisés avec une fausse appellation, celle de monnaie digitale. Il est tout à fait important de ce point de vue que les banques centrales puissent elles-mêmes émettre leur propre monnaie avec la certitude que cette fois-ci, ce serait de vraies monnaies.

La Banque centrale européenne veut accélérer sur le développement de l’euro numérique, il est prévu en principe pour 2027. La BCE a expliqué vendredi qu’un retard supplémentaire risquerait de placer les Européens davantage dans les mains des acteurs de la tech américaine. Vous êtes d’accord ?

J-C.T. : Oui, non seulement dans les mains des acteurs de la tech américaine ou de la tech mondiale, mais aussi dans les mains des États-Unis eux-mêmes. Parce que nous sommes en présence d’une manœuvre tactique, ou stratégique même à certains égards, de l’exécutif américain qui privilégie les stablecoins, c’est-à-dire les monnaies digitales stables, de manière à éviter d’être en difficulté pour le financement du déficit américain. On a une manœuvre très importante et je crois que de ce point de vue, la BCE a mille fois raison d’accélérer l’émission de sa propre monnaie digitale.

Jean-Claude Trichet : « Il est clair que la volonté de Donald Trump est d’avoir dans sa main la Banque centrale américaine »

Ça veut dire qu’il y a une concurrence actuellement pour le financement de la dette ?

J-C.T. : Bien entendu, il y a toujours concurrence pour le financement de la dette.

Mais plus exacerbée en ce moment ?

J-C.T. : En tout cas aux États-Unis clairement, puisqu’ils ont des déficits qui sont absolument colossaux, à la fois des déficits budgétaires et des déficits de la balance des paiements courants. Ils ont un très grand besoin d’être sûrs qu’ils pourront financer leur propre déficit. C’est la raison pour laquelle, l’une des raisons pour lesquelles on a une attitude de l’exécutif américain qui est très favorable aux cryptomonnaies.

Donald Trump, le président américain met la pression sur la Réserve fédérale américaine depuis déjà plusieurs mois, il réclame davantage de baisse de taux. Est-ce que vous vous inquiétez du risque d’une perte d’indépendance de la Fed ?

J-C.T. : Il y a plus qu’une inquiétude. Il est clair que la volonté du président des États-Unis est d’avoir dans sa main la Banque centrale américaine, comme il a dans sa main pour le moment – ça ne durera peut-être pas si longtemps que ça – à la fois le Sénat, la Chambre des représentants et même dans une certaine mesure la Cour de justice fédérale. On va voir ce qu’il en sera. Les marchés ont plutôt bien accueilli le nom qui a été décidé par Donald Trump, celui de Kevin Warsh. Je connais Kevin Warsh, il est membre du G30 que j’ai présidé moi-même pendant 5 ans et je crois que du point de vue de la stabilité monétaire et financière des États-Unis, c’est certainement le moins mauvais des noms qui ont été cités, c’est pour ça qu’il a été relativement bien accueilli.

« Kevin Warsh a une histoire de sagesse monétaire, il rassure les participants du marché »

Vous pensez qu’il saura préserver la Réserve fédérale des attaques excessives de la Maison Blanche ?

J-C.T. : Son histoire a été une histoire de sagesse monétaire. Depuis quelque temps, il est pour la baisse des taux d’intérêt et effectivement, comme c’est exactement ce que souhaite Donald Trump, on peut penser qu’il a de ce point de vue-là rendu hommage au président des États-Unis. D’une certaine manière, il a une histoire qui rassure les participants du marché. Il est clair que le président des États-Unis poursuivra sur la même ligne, c’est-à-dire une ligne aspirant à avoir le contrôle de la Banque centrale. Je pense moi-même qu’il ne sera pas si facile pour Kevin Warsh d’avoir le contrôle de la Banque centrale.

Est-ce qu’en pratique, la Réserve fédérale américaine est totalement indépendante ? Elle a un double mandat, ce qui n’est pas le cas de la Banque centrale européenne. Elle doit s’occuper de la stabilité des prix, mais aussi du marché de l’emploi. Est-ce que ce n’est pas une brèche dans son indépendance, ce double mandat ?

J-C.T. : Non, je crois qu’il est légitime que celui qui fixe la charte de la Banque centrale, à savoir le Congrès aux États-Unis, il n’y a pas de traité. Ce que la loi a fait, la loi peut le défaire ou le refaire. On est en présence d’une banque centrale qui ne dépend pas de l’exécutif américain, pas du président des États-Unis, mais du Congrès. Les États-Unis sont presque les seuls dans le monde à donner à la Banque centrale plusieurs objectifs comme si c’était à la Banque centrale d’arbitrer entre croissance et stabilité monétaire. Dans la plupart des autres pays et certainement en Europe, on donne à la Banque centrale un mandat premier, qui est celui de la stabilité des prix, et ensuite, elle doit soutenir l’ensemble des autres politiques de l’exécutif ou du Parlement correspondant à l’entité dans laquelle elle est placée. En Europe, c’est le soutien de l’ensemble des objectifs de l’Union européenne et de la zone euro à partir du moment où la stabilité des prix est assurée.

Le dollar a perdu de sa valeur face aux principales devises et notamment face à l’euro. 1 dollar 18 38 ce matin pour un euro. Est-ce que l’administration Trump a raison de jouer la baisse du dollar ? À court terme, c’est un soutien aux exportations, mais sur le long terme, est-ce que Donald Trump n’est pas en train de créer des dommages irréversibles ?

J-C.T. : Il est absolument aberrant que le président des États-Unis puisse avoir un discours sur le dollar faible. Parce que si cela était considéré comme étant ultra crédible, cela conduirait l’ensemble des investisseurs étrangers à se retirer devant les obligations américaines et l’ensemble des valeurs du Trésor américain, à se retirer aussi du cash, et à affaiblir encore plus et même à faire perdre totalement la confiance dans le dollar des États-Unis. C’est tellement aberrant que le ministre des Finances a corrigé le président des États-Unis. Immédiatement après que Donald Trump a dit « Je suis très satisfait que le dollar soit le plus faible possible », le Secrétaire au Trésor, et c’était son travail, a dit « Mais pas du tout, le dollar doit être une monnaie crédible en laquelle tout le monde doit avoir confiance ». On va voir comment tout ça va se stabiliser. Au moment où nous parlons, comme vous le disiez, nous sommes à 1,18. Je vous rappelle que lorsqu’on a créé l’euro, le jour de la création de l’euro, on était à 1,17. Sur une assez longue période, on voit qu’en tout cas en nominal, les choses n’ont pas beaucoup changé. Mais au total, bien entendu, il serait complètement aberrant et cela provoquerait une crise immédiatement s’il y avait conviction de la part de tous les participants du marché que le dollar va s’effondrer.

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Christine Lagarde disait la semaine dernière que le niveau actuel de l’euro n’était pas un problème. Néanmoins, est-ce qu’il faut intervenir à votre avis pour éviter de se laisser piéger par une guerre des changes ?

J-C.T. : Christine Lagarde a dit que bien entendu, la Banque centrale européenne regardait l’impact de l’euro et du dollar, et de la valeur de l’euro international sur l’ensemble des données européennes, aussi bien la croissance que l’inflation. Elle regarde cela en permanence, elle doit le faire, c’est absolument essentiel. Au total, effectivement, elle a eu tendance à minimiser la situation actuelle. Comme je vous le disais, on est à peu près au niveau en nominal où nous étions au début de la création de l’euro. Mais bien entendu, la Banque centrale européenne regardera en permanence quel est l’impact sur l’inflation et sur la croissance de la hausse de l’euro qui ne peut pas être débridée.

 

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