Pour Donald Trump, les états européens sont des « pays faibles qu’il faut racketter », affirme l’ancien colonel Michel Goya

LAURENT BENHAMOU/SIPA

Michel Goya, ancien colonel des troupes de marine et spécialiste de l’histoire militaire et l’analyse des conflits était l’invité de la matinale de David Abiker. Il est l’auteur de Théorie du combattant aux Éditions Perrin. Il explique que l’OTAN reste aujourd’hui un instrument de contrôle des Européens.

Votre livre commence par une évocation de l’action de la France en Afghanistan. Il est même dédié à 10 hommes courageux morts dans l’embuscade des 18 et 19 août 2008 en Afghanistan. Quand Donald Trump déclare la semaine dernière sur Fox News que la contribution des alliés de l’OTAN en Afghanistan fut négligeable, vous lui lancez un sort sur Twitter.

MICHEL GOYA : Oui, je demande que les fantômes des 1000 soldats européens et canadiens, membres de l’OTAN, qui sont morts en Afghanistan aux côtés des Américains, viennent le hanter la nuit. C’est très insultant. Surtout quand cela vient de quelqu’un qui a tout fait pour éviter de porter l’uniforme lorsqu’on l’exigeait de lui dans le passé, et qui par ailleurs a lâché les Afghans. Il faut le rappeler : c’est lui qui a négocié avec les Talibans considérant que l’Afghanistan était un poids mort. Tout cela est très maladroit par ailleurs. Quel intérêt d’insulter ses alliés ? Et qu’est-ce qu’il y a de pire que d’insulter les gens qui sont morts pour combattre aux côtés des Américains ? C’est absolument indigne.

Cette insulte aux soldats morts en opération, ça doit assez mal passer même auprès des militaires américains ?

M.G. : Bien sûr, il y a beaucoup de choses qui passent mal de la part de Trump auprès des militaires américains. Il ne faut pas oublier qu’il y a la volonté d’une reprise en main des militaires américains par le pouvoir exécutif, voire d’une intimidation. Rappelez-vous ce fameux discours devant tous les généraux et amiraux américains réunis, où Donald Trump arrive en disant en gros : « obéissez-moi sinon je vous coupe la tête ». Les officiers ont tous prêté serment de protéger la Constitution. Ils n’ont pas du tout prêté serment de fidélité au président des États-Unis, surtout pas à Trump.

Michel Goya : « Techniquement, les forces de l’OTAN ne peuvent pas fonctionner correctement sans les Américains »

Il y a de la peur au sein de l’armée américaine ?

M.G. : Oui, c’est un élément nouveau de la présidence Trump : la peur et l’intimidation imposée dans tous les instruments fédéraux, notamment les instruments de force.

Mark Rutte, le secrétaire général hollandais de l’OTAN, a lancé aux parlementaires européens : « si quelqu’un pense encore ici que l’Union européenne ou l’Europe dans son ensemble peut se défendre sans les États-Unis, continuez de rêver, vous ne le pouvez pas ». Comment interprétez-vous cet avertissement du secrétaire général de l’OTAN ?

M.G. : Donald Trump aussi dit : « Vous Européens, faites plus pour votre défense », ce en quoi il a raison. En même temps, après beaucoup d’hésitations, finalement l’OTAN reste un instrument de contrôle sur les Européens. Techniquement, les forces de l’OTAN ne peuvent pas fonctionner correctement sans les Américains. Donald Trump pense à « America First », America au sens de continent d’ailleurs. Selon sa logique, il classe les états en pays forts qu’il faut respecter et les pays faibles qu’il faut racketter. Et les Européens, représentent des pays qu’il faut racketter.

[S’agissant de la contribution européenne], il faut tout de même relativiser. L’OTAN a un budget de fonctionnement, il faut le rappeler, comme toute organisation, qui est payé au prorata du PIB. Là on ne peut rien dire, c’est juste. Chacun paye en fonction de sa richesse nationale. Et puis il y a les budgets de défense des différents États, en rappelant que les États-Unis ont fourni un effort de défense considérable, certes. Le contribuable américain moyen paie deux fois plus pour son armée que le contribuable français par exemple. Mais ce n’était pas tellement pour la défense de l’Europe. C’était pour aller combattre en Afghanistan, en Irak, c’est pour aller faire la guerre dans le monde, faire la police du monde, pour lutter contre les organisations djihadistes, ce n’est pas du tout à cause de l’Europe. Donc critiquer les pays européens en disant vous faites moins que nous, c’est quand même un petit peu injuste. Même si, pour le coup, je suis d’accord sur le fait que les pays européens et la France en particulier ont désarmé et n’ont pas assez investi dans leur défense.

Aux Etats-Unis, « ils se méfient des tyrans, et Trump est quelqu’un qui veut étendre son pouvoir »

Que se passe-t-il en ce moment sur le territoire américain ? On y voit des gens habillés en militaires qui mènent des opérations de police qui virent au drame, notamment à Minneapolis. Que vous inspire cette militarisation du maintien de l’ordre aux États-Unis ?

M.G. : Donald Trump serait quelqu’un qui ferait horreur aux pères fondateurs des États-Unis, incontestablement. Ils avaient tous le souvenir de la République anglaise un siècle plus tôt, qui a été tuée par le chef de l’armée Olivier Cromwell, qui s’est imposé chef de l’exécutif, qui a pris tous les pouvoirs et établi une dictature. Ils ont tout fait pour que le président des États-Unis ne devienne pas un Cromwell. Le pouvoir des États s’oppose à celui de l’État fédéral. Il n’y a pas d’armée, mais il y a des milices privées, c’est-à-dire qu’on fait plus confiance aux citoyens armés qu’à l’État armé, à cette époque.

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Vous dites que c’est dans son ADN : les États-Unis se méfient des polices fédérales.

M.G. : Ils se méfient des tyrans, et Trump est quelqu’un qui veut étendre son pouvoir, y compris son pouvoir personnel. Il a la majorité au Congrès, au Sénat et à la Chambre des représentants, mais il fait peur à tous ces élus. Il les menace d’une certaine façon, il menace la presse, et là effectivement, il utilise des forces fédérales, qui sont à sa main. Et particulièrement ce fameux ICE [Le service de l’immigration et des douanes NDR], notamment la branche de l’ICE qui est chargée de la traque des irréguliers, des clandestins, pour imposer, il emploie une force armée fédérale. On a une force armée de l’État qui arrive sur un territoire, qui fait ce qu’elle veut, qui viole au moins deux amendements de la Constitution : le fait de pénétrer dans les habitations sans mandat pour aller traquer les gens, ce n’est pas très américain ni très orthodoxe.

 

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