Droits de douane : « une arme un peu fragile » brandie par Trump, selon le diplomate Philippe Étienne

Julia Demaree Nikhinson/AP/SIPA

C’est le retour de la menace des droits de douane. Donald Trump compte désormais surtaxer de 200% les vins et les champagnes français, après le refus de la France d’intégrer son « Conseil de paix ». Quelle réponse peuvent apporter les Européens ? Le diplomate Philippe Étienne était l’invité de la matinale de Radio Classique pour nous aider à comprendre cette nouvelle séquence.

Philippe Étienne est diplomate, ancien ambassadeur de France aux États-Unis et en Allemagne. Cet ex-conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron est l’auteur du livre Le Sherpa – Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’histoire aux éditions Tallandier. Il décrypte les défis qui attendent la diplomatie française dans le monde de Trump.

Vous avez présidé les commémorations du 80e anniversaire de la Libération de la France en 2024 et 2025. Le rôle des États-Unis a bien changé depuis 1945. Est-ce que vous avez le vertige, Philippe Étienne ?

PHILIPPE ÉTIENNE : On parle de notre libération, mais aussi de la restauration de notre démocratie, de notre république. Ce sont des enjeux qu’on retrouve aujourd’hui, à la fois sur le plan intérieur à cause de l’état de notre société et de nos démocraties occidentales, mais aussi sur le plan international. Rencontrer ces vétérans américains, ces personnes de plus de 100 ans qui sont encore là et qui me disent qu’ils ont libéré la France avec nos résistants, c’était très impressionnant. Cela montre dans la durée ce que représente cette relation transatlantique. Mais vous avez raison, il y a la durée, les choses qu’on aimerait préserver, et puis il y a ce qui se passe en ce moment. C’est un moment très important pour notre histoire et pour les Européens, parce que nous sommes devant une réalité : le monde a changé et nous, les Européens, nous devons davantage nous prendre en charge.

Trump impose à la diplomatie un rythme nouveau. L’augmentation des droits de douane aux États-Unis sur le champagne et les vins, 200 % annoncés par Trump aujourd’hui, le « Conseil de la Paix » hier avec une organisation parallèle à l’ONU. La veille, le Groenland, l’avant-veille, le Venezuela. Que peut la diplomatie face à un tel fonceur ?

P.E. : D’abord, il faut se rendre compte qu’il y a là une technique de communication, une technique d’occupation, de saturation. C’est le président des États-Unis – ce n’est pas rien – et c’est quelqu’un qui prend des initiatives, fait des déclarations à toute heure du jour et pour nous de la nuit avec le décalage horaire. La première chose à faire, c’est de rester sur notre chemin, de regarder les constantes comme l’importance pour les Européens de se prendre en charge. La deuxième chose, c’est de s’adapter. Je ne suis plus au Quai d’Orsay, donc je vais être d’autant plus à l’aise pour le défendre. Désormais, au niveau de la communication, il y a une stratégie de réponse beaucoup plus rapide à l’heure des réseaux sociaux. Il faut s’adapter, ne pas se laisser faire, ne pas se laisser emporter, mais aussi savoir sur le fond des choses, choisir son cours et y rester.

Philippe Étienne : « La communication dans notre monde, c’est une partie très importante de la diplomatie »

Quand Trump dit « moi, je vais récupérer le Groenland, que vous le vouliez ou non », il est dans la communication ou dans des intentions fermes ? Parce que ce n’est pas un tweet et une réponse à un tweet qui vont l’en empêcher.

P.E. : Bien sûr, les deux sont liés. La communication dans notre monde, c’est une partie très importante de la diplomatie, de la politique. Ce qu’il faut faire, c’est d’abord évaluer le sens de ce qui est dit. Le Groenland, il en parlait déjà dans son premier mandat. La différence avec le deuxième mandat, c’est qu’il n’a plus de contraintes dans son entourage. Il est même plutôt encouragé à aller de l’avant. Il faut que nous prenions au sérieux ce qu’il dit, mais en même temps que nous évaluions ce qui relève de la tactique, de l’intimidation, et comment on peut arriver à un résultat commun, si on peut arriver à un résultat commun, ou si nous devons répondre par nos propres instruments. C’est toute la question du débat actuel entre les Européens sur comment répondre aux dernières déclarations très fortes du président Trump.

Vous avez été ambassadeur à Washington et à Berlin. La rationalité, la patience, le sang-froid, c’est ce que je vois en face de moi en ce moment. Mais comment agit-on face à quelqu’un qui n’est pas nécessairement rationnel dans sa prise de décision ?

P.E. : D’après mon expérience, on réagit en maintenant le dialogue, en expliquant ce qu’on propose nous-mêmes. Il faut aussi dire calmement ce que l’on est prêt à faire pour se défendre, pour défendre ses intérêts.

Menace de surtaxe : « Je pense qu’il faut rester calme et dire ce que nous ferons »

Quand le principal argument diplomatique d’un pays, c’est l’augmentation de ses droits de douane, par exemple cette menace de surtaxer de 200 % les vins et les spiritueux -ce qui complète ce qui s’est décidé cet été avec des tarifs augmentés de 15 % – est-ce qu’il y a une réponse diplomatique à apporter ?

P.E. : D’abord, il faut savoir que les droits de douane sont l’arme préférée du président Trump, mais c’est une arme fragile à deux égards. Les Américains peuvent commencer à avoir quelques doutes sur l’effet produit sur l’économie américaine. Et puis il y a la solidité juridique. La Cour Suprême des États-Unis est en train de regarder la conformité de la base juridique prise par le président Trump sur les pouvoirs d’urgence en temps de paix, et pourrait donner sa décision dans les prochains jours. De notre côté, on a vécu ces épisodes de droits de douane lors du premier mandat. Je pense qu’il faut rester calme, mais aussi dire ce que nous ferons. D’autres pays l’ont fait l’année dernière avec succès. Ces droits de douane de 200 %, ça n’a pas d’autre sens que de fermer le marché. Nous ne devons pas tout simplement dire « si vous mettez des droits de douane sur ces produits, malheureusement, nous sommes amenés à considérer des droits de douane sur tel autre produit ou à utiliser un règlement que nous avons adopté, le règlement anti-coercition ». [Nous devons dire] très calmement que ce n’est absolument pas notre intérêt, que nous ne voulons pas le faire et que nous proposons d’abord d’en parler.

Le Sherpa, mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’histoire, c’est le titre de votre livre, Philippe Étienne. Tout va très vite. Comment définissez-vous la diplomatie d’Emmanuel Macron ? Quelle caractéristique vous lui donneriez ?

P.E. : C’est quelqu’un qui va au contact, en particulier quand on n’est pas d’accord avec un autre dirigeant. Il prend ce dialogue d’une manière très objective et ne cherche pas à montrer un déplaisir de principe de parler à telle ou telle personne.

Qu’est-ce qui est le plus simple pour les diplomates du Quai d’Orsay aujourd’hui ? Comprendre Poutine ou comprendre Trump ?

P.E. : Les deux maintenant sont assez bien identifiés. Ce qui est peut-être plus difficile à faire avec Donald Trump, dont on comprend bien à la fois les objectifs et la manière de faire, c’est comment il va agir. Quand on parle de l’imprévisibilité de Donald Trump, on sait ce qu’il veut, mais on ne sait pas comment.

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S’agissant de Vladimir Poutine, hélas, on voit très bien parce qu’il a souvent dit, répété qu’il n’avait pas changé ses objectifs, quelle est sa priorité et quel est son objectif. Sa priorité et son objectif en Ukraine en particulier, c’est relativement clair. Ça ne veut pas dire qu’on aurait pu prévoir tout ce qu’il a fait, mais le cadre de sa réflexion, de sa stratégie est relativement clair, il a été présenté par lui-même à plusieurs reprises.

Selon un sondage publié aujourd’hui, les Français sur la politique étrangère sont très angoissés, ils sont angoissés sur la place de la France dans le monde, ils ont le sentiment que désormais l’Amérique est un ennemi, ce qui nous en fait un de plus avec la Russie. Est-ce que vous avez les mots pour les rassurer ?

P.E. : Être inquiet dans le contexte actuel, c’est tout à fait compréhensible. J’ai vécu plusieurs crises, certes moins graves, mais à l’époque, on était parfois au bord du précipice, comme lors de la crise financière. Le problème de l’Europe, c’est que par la nature des choses, parce que nous sommes 27 pays, nous mettons forcément un peu de temps à prendre les décisions que nous devons prendre. Et là, nous n’avons plus beaucoup de temps.

 

 

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