L’écrivain Philippe Claudel révèle avoir été sollicité par Anthropic pour nourrir l’IA Claude

BALTEL/SIPA

L’affaire secoue le monde littéraire. L’entreprise américaine Anthropic aurait acheté, numérisé puis détruit des millions de livres, avec un objectif : apprendre à son IA Claude à bien écrire, plutôt que d’imiter le langage d’internet. Poursuivie pour violation du droit d’auteur, elle a dû verser 1,5 milliard de dollars aux auteurs et éditeurs lésés. La justice américaine vient de valider cet accord. L’écrivain, réalisateur et président de l’Académie Goncourt Philippe Claudel révèle sur Radio Classique avoir été contacté par Anthropic le mois dernier.

Ces révélations concernant Anthropic vous choquent-elles ou, au vu des évolutions liées à l’IA, pouvait-on s’attendre à une telle affaire ?

PHILIPPE CLAUDEL : Cela me choque, évidemment, mais sans vraiment m’étonner. Ce qui est singulier, c’est qu’au même moment, ou presque, j’ai reçu deux lettres d’Anthropic concernant deux de mes livres traduits aux États-Unis.

En substance, on me demandait l’autorisation de les utiliser, […] l’entreprise cherchait sans doute à se mettre en conformité avec des injonctions liées à l’affaire que vous évoquez.

Il faut donc être extrêmement vigilant. Les textes ne sont pas en libre accès : ils sont protégés par le droit d’auteur. D’ailleurs, depuis le début de l’année, je remarque dans les livres français que je lis pour le prix Goncourt, les éditeurs précisent sous le copyright qu’il est strictement interdit d’utiliser l’ouvrage à des fins d’entraînement d’une intelligence artificielle.

Philippe Claudel : « Je suis totalement opposé à cette utilisation » 

On voit bien que les législations essaient de rattraper les grands acteurs de l’IA pour protéger au maximum le droit d’auteur et l’intégrité des textes.

Quand avez-vous été contacté ?

P.C. : J’ai reçu ces deux courriers début juillet, cette année. Ils provenaient des États-Unis. Plusieurs de mes livres y ont été traduits et publiés. Ces deux lettres concernaient deux de ces ouvrages, qui avaient sans doute été utilisés, ou devaient l’être, pour entraîner ces machines.

J’imagine un peu votre réponse, mais avez-vous donné suite ?

P.C. : Oui. Je suis totalement opposé à cette utilisation.

Avez-vous eu un retour ?

P.C. : Pas encore. Nous verrons.

Dans cette affaire, la justice américaine a estimé qu’alimenter un modèle d’intelligence artificielle générative avec des œuvres théoriquement protégées par le droit d’auteur ne constituait pas une infraction. Quelles peuvent être, selon vous, les conséquences de cette décision ?

P.C. : C’est compliqué. Je ne suis ni [juriste] ni spécialiste du droit américain, donc je ne mesure pas exactement ce que cette décision recouvre. Mais il faut être extrêmement vigilant.
Le droit d’auteur est un acquis relativement récent.

En France, pendant des siècles, les textes n’étaient pas protégés, et un auteur n’était même pas pleinement propriétaire de ce qu’il avait écrit. Il faut attendre la fin du XVIIIe siècle et surtout le XIXe pour voir émerger le droit d’auteur tel que nous le connaissons.

Philippe Claudel a refusé de créer un « prix Goncourt de l’IA »

Or c’est un acquis fragile, comme on le voit lorsque de nouvelles technologies apparaissent. On l’a constaté avec la musique : les créateurs étaient protégés de façon tout à fait efficace, puis l’arrivée des plateformes a installé l’idée que la musique pouvait être gratuite, au détriment des auteurs. Il faut donc être prudent, et uni, à la fois comme auteurs et comme législateurs français et européens, pour contrer des projets qui donnent l’impression que le texte appartient à tout le monde et n’est écrit par personne.

Au sein de l’Académie Goncourt, parle-t-on de ces usages de l’IA dans le monde littéraire ?

P.C.
Oui, bien sûr. Nous en parlons assez souvent. Au tout début de ChatGPT, nous avions fait une expérience : demander à l’outil d’écrire un paragraphe à la manière de certains d’entre nous. Le résultat était affligeant. Le texte produit ne ressemblait à aucun des styles des auteurs concernés. Ce n’était donc pas très inquiétant.

Mais tout évolue à une vitesse phénoménale. Nous avons aussi vu apparaître des demandes assez saugrenues. Il y a quelques mois, quelqu’un nous a demandé l’autorisation de créer une sorte de prix Goncourt de l’intelligence artificielle, qui récompenserait des livres générés par IA, sans recours humain.

J’ai refusé. D’abord parce qu’il n’est pas question de multiplier ainsi les déclinaisons du Goncourt. Ensuite parce que ces textes ne sont pas produits par les machines seules : il faut leur fournir un carburant, et ce carburant, ce sont précisément les textes qu’on injecte dans les data centers avant de les faire tourner à l’aide d’algorithmes.

Dans la sphère littéraire, la menace de l’IA n’est « pas inquiétante pour le moment »

On n’est donc pas dans une génération spontanée de textes. Pour l’instant, au sein de l’Académie, nous n’avons pas d’inquiétude quant à une concurrence réelle de l’IA vis-à-vis de la littérature, au sens fort du terme. En revanche, il me semble tout à fait possible qu’une IA produise aujourd’hui ce qu’on appelait jadis des romans de gare ou des romans d’aéroport : des textes sans grande qualité littéraire, écrits dans une langue plate, proches d’un scénario. Là, oui, l’IA en est capable.

À l’approche de la rentrée littéraire et des prix d’automne, prenez-vous des dispositions particulières pour contrôler les livres que vous êtes en train de sélectionner ?

P.C. : Si vous parlez d’un contrôle visant à détecter des livres générés, en tout ou partie, par une intelligence artificielle, nous n’avons pas les moyens de connaître le fin mot des choses. Cela dit, nous recevons des textes venus, pour l’essentiel, d’éditeurs sérieux.

Et, pour l’instant, tous les éditeurs que je connais — et je les connais presque tous — n’utilisent pas l’intelligence artificielle comme moteur, support ou adjuvant pour produire des textes littéraires. Ils ont suffisamment d’écrivains dans leurs maisons pour ne pas avoir recours, à ce stade, à ce type de technologie. Dans la sphère littéraire, la situation n’est donc pas inquiétante pour le moment.

IA : « Nous avons un pouvoir à reprendre face à cette évolution » assure Philippe Claudel

Récemment, vous avez signé une tribune appelant au boycott des intelligences artificielles génératives, cosignée notamment par quatre lauréats du prix Goncourt, dont Hervé Le Tellier et Annie Ernaux. On peut y lire : « Nous refusons le projet inhumain d’un dialogue ininterrompu avec les machines. » Il y est aussi question d’impact environnemental. Pourquoi avoir écrit ce texte, et quelle suite est possible selon vous ?

P.C. : L’évolution extrêmement rapide de l’intelligence artificielle, ainsi que ses applications, semblent parfois dépasser leurs propres créateurs. […] Il faut prendre conscience que nous ne devons pas être de simples consommateurs, ni de simples victimes. Nous avons un pouvoir à reprendre face à cette évolution.

Dans cette tribune, nous rappelions aussi que le fonctionnement de l’IA repose sur des data centers gigantesques, construits quelque part, qui participent à l’artificialisation des sols et consomment une énergie considérable. L’impact écologique est déjà très important.
[…]
Enfin, nous faisions référence à une idée du philosophe suisse Mark Hunyadi, qui réfléchit, sur le modèle de la Déclaration des droits de l’homme, à une déclaration des droits de l’esprit humain. Comment protéger l’esprit humain, aujourd’hui, contre les manipulations, les agressions, et cette forme de déshumanisation qui conduit certains à préférer le dialogue avec une machine plutôt qu’avec un être humain — comme confident, mentor, analyste, voire amoureux ?

Nous sommes à un moment où les enjeux écologiques, économiques, artistiques et éthiques sont capitaux. Il faut vraiment y réfléchir.

Certains écrivains assument pourtant d’utiliser l’intelligence artificielle. Au printemps, par exemple, la prix Nobel polonaise Olga Tokarczuk a déclaré y avoir recours pour l’aider à écrire. Vincent Ravalec le revendique également. Craignez-vous une fracture dans le monde littéraire entre ceux qui utilisent l’IA, même avec parcimonie, et ceux qui refusent d’y recourir ?

P.C. : J’aimerais savoir précisément comment Olga Tokarczuk et Vincent Ravalec utilisent l’IA. Il faudrait davantage de précisions. À partir de quand peut-on considérer qu’il s’agit d’une prothèse ?

Beaucoup d’auteurs, et non des moindres, ont déjà reconnu s’être documentés en recopiant des pages Wikipédia, ou ont été surpris en train de le faire. Cela a été vu, su, parfois assumé. À partir de quel moment le fait de se documenter via le numérique et via l’intelligence artificielle devient-il une artificialisation de l’écriture, voire une forme de néoplagiat ?

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Car lorsqu’on utilise une IA qui produit des textes, elle s’appuie nécessairement sur des textes existants. C’est presque une forme de plagiat 2.0. Il faut donc réfléchir à cela, et aussi à la réaction des lectrices et des lecteurs. Verra-t-on apparaître une sorte de label, comme dans l’alimentation, certifiant qu’un livre n’a pas eu recours à l’IA, au numérique ou aux technologies d’internet, tandis qu’un autre l’assumerait clairement ?

Nous sommes dans un moment de réflexion. Personnellement, pour moi, une créatrice ou un créateur est quelqu’un qui puise en elle-même ou en lui-même, dans son observation du monde, des autres, de l’intime ou du social. C’est cela, le véritable acte créateur. Mais peut-être que cette vision sera dépassée dans un futur proche.

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