Alors que le président chinois XI Jinping appelle à une coopération internationale sur l’IA lors de la conférence mondiale sur l’intelligence artificielle, qui a débuté ce matin à Shangai, Pékin s’est engagé en guerre technologique avec Washington sur ce sujet. Marie Lorand, grand reporter à C dans l’air et coréalisatrice du documentaire Chine-USA, la guerre de l’IA avec Barbara Stec, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce vendredi. Elle est revenue sur l’enjeu que représente l’IA pour les deux nations et explique que celle-ci est de plus en plus utilisée dans la défense des pays.
Est-ce que cette conférence mondiale sur l’intelligence artificielle est un peu comme un défilé militaire, mais version intelligence artificielle ?
MARIE LORAND : C’est un peu ça. Il y a une guerre technologique qui s’est engagée, avec beaucoup d’analogies faites avec la Guerre froide parce qu’on a une course qui s’est lancée dans un temps très resserré.
Dans le quotidien des gens, l’IA, c’est surtout ChatGPT, arrivé dans nos vies autour de 2023-2024. En l’espace de deux ans, on voit tous que ça a envahi et rempli pas mal de fonctions dans nos jobs au quotidien, pour nous aider ou nous remplacer, c’est évidemment la grande question.
Deux États se sont emparés très vite de cette problématique. Les Américains avaient une longueur d’avance : ils ont la puissance de calcul, les puces, et un investissement privé colossal. Mais les Chinois sont proches derrière et rattrapent les États-Unis de manière marquée.
Les États-Unis investissent 500 milliards de dollars dans l’IA depuis 2025
Ça s’est vu début 2025. Au lendemain de son investiture, Donald Trump a lancé un programme colossal d’investissement de 500 milliards de dollars dans l’IA. C’est une véritable ruée vers l’or avec la construction de data centers partout, ce qui commence à affoler les populations.
Et le jour même, DeepSeek, un concurrent de ChatGPT, a été lancé en Chine, réalisé avec de petits moyens, sans accès aux puces avancées américaines, et qui concurrence l’IA américaine très fortement.
Les Chinois ont peut-être aussi une petite avance avec ce qu’on appelle les terres rares, que les Américains n’ont pas. Est-ce que ça peut jouer en faveur de la Chine dans sa volonté de rattraper les États-Unis ?
M.L. : Complètement. Autant les États-Unis peuvent tenter d’empêcher les Chinois d’accéder à leurs puces, c’est ce que Trump a voulu faire dès 2016 en restreignant leur exportation ; autant sur les terres rares, les Américains sont ultra dépendants.
Marie Lorand : « Les Chinois ont une avance considérable dans les terres rares »
Les Chinois détiennent 90 % du monopole de raffinage : ils ont les terres rares, mais surtout ils savent les raffiner. C’est un atout essentiel et déterminant pour la course à venir.
Les Américains en ont pris conscience et relancent des sites comme Mountain Pass en Californie, l’un des premiers sites d’extraction mondiaux dans les années 70, qui avait été fermé depuis. Mais tout ça prend du temps.
Les Chinois ont une avance considérable dans ce domaine là et comptent bien l’utiliser. On l’a vu en 2012, quand ils ont bloqué l’accès des Japonais à leurs terres rares. Les Américains font une analogie avec le Moyen-Orient qui a le pétrole et les Chinois qui ont les terres rares, comme un fusil braqué sur l’industrie américaine.
« L’IA remodèle complètement la façon de faire la guerre » affirme Marie Lorand
Nous vivons aujourd’hui dans un monde en guerre, avec l’intelligence artificielle en plein milieu. Est-ce que vous diriez que l’IA est plutôt un outil de diplomatie ou un outil de guerre ?
M.L. : Sans doute les deux, mais dans un présent immédiat, on voit l’IA remodeler complètement la façon de faire la guerre. On l’a vu malheureusement à Gaza, lors de la guerre menée par les Israéliens suite au 7 octobre, qui a servi de laboratoire. L’IA a permis de raccourcir les temps de frappe et de cibler beaucoup plus efficacement les responsables du Hamas.
Tsahal dispose d’un logiciel IA appelé Lavender. Une enquête menée par le journal israélo-palestinien +972, sur la base de témoignages d’ex-commandants de Tsahal, révèle qu’avant ce logiciel, ils pouvaient cibler 50 responsables du Hamas par an. Avec lui, ils atteignent 100 cibles par jour.
« L’intégration de l’IA dans l’armée française est l’un des chantiers prioritaires actuels »
L’IA va plus vite que l’humain, et le commandement humain ne peut plus valider toutes ces cibles, c’est physiquement impossible. Se pose alors la question de l’autonomie de décision létale par la machine.
Tsahal conteste les conclusions de cette enquête et affirme qu’un commandant humain valide chaque frappe, mais vu la rapidité et le nombre de bombardements quotidiens, on peut en douter.
Est-ce que nos chercheurs sont déjà au niveau pour rattraper ce monde qui va à une vitesse folle, dans une perspective d’Europe de la défense ?
M.L. : L’intégration de l’IA dans l’armée française est l’un des chantiers prioritaires actuels. L’AMIAD a été créée pour l’intégrer au mieux dans les chaînes de commandement et la logistique.
En Europe, ce sont des start-ups qui travaillent de leur côté sur l’IA dans la défense
On n’a pas forcément la même approche que les Américains : on a des start-ups qui se lancent. Dans le film, on voit Helsing, une start-up européenne d’origine allemande avec des sièges à Paris et à Londres, qui vient de réaliser une levée de fonds colossale. Elle travaille sur les systèmes de drones intégrant l’IA et fournit beaucoup de drones à l’Ukraine.
On a d’ailleurs vu une simulation de combat aérien entre des pilotes de chasse humains expérimentés et des avions commandés par IA : dans 85 % des cas, l’IA l’emporte.
L’idée est d’entraîner ces IA pour les intégrer, mais aussi pour épargner des vies humaines : les pilotes n’auraient plus à risquer leur vie puisqu’on aurait des avions commandés par l’IA qui seront tout aussi efficaces. C’est effrayant, mais il y a un potentiel réel.
« Il y a un décalage entre l’enjeu que représente l’IA et sa place dans le débat public » soutient Marie Lorand
Ce qui est sûr, c’est que ces start-ups travaillent pour l’instant de leur côté : il n’y a pas encore eu d’appel d’offres remporté par Helsing pour l’armée française. Mais ça ne devrait pas tarder car aux États-Unis, des sociétés comme Anduril remportent déjà d’énormes contrats avec le Pentagone.
Le monde politique français est-il en capacité de prendre vraiment en main l’enjeu de l’IA, alors que peu de candidats à la présidentielle de 2027 en parlent ?
M.L. : Il y a un vrai décalage : l’IA est un enjeu fondamental, et pourtant il est assez peu présent dans le débat.
On est peut-être inquiets en voyant une récente audition d’Arthur Mensch, président de Mistral, l’un de nos grands atouts français en matière d’IA, lors de laquelle il y avait très peu de parlementaires présents. Il y a clairement un retard dans la prise de conscience des enjeux. Gabriel Attal en parle et en a fait une priorité de sa campagne.
Marie Lorand : « L’IA incarnée nous conduira à repenser tout le modèle social »
Il y avait quand même eu quelque chose d’intéressant dans le débat politique français il y a quelques années : la taxe robot, évoquée par le candidat socialiste Benoît Hamon. On parlait alors des robots, avec moins de conscience de l’enjeu de l’IA. Mais ayant été en Chine, j’ai vu comment le pays travaille à fusionner IA et robotique.
Quand on arrivera à cette IA incarnée, c’est tout le modèle social qui devra être repensé car il y aura moins de travailleurs, donc moins de cotisants pour les retraites et la protection sociale. Ces robots sont à la veille de véritables capacités nouvelles, il reste encore du chemin, mais c’est imminent.
Qu’est-ce que ces robots savent faire ?
M.L. : Pour l’instant, les gestes sont encore assez lents, mais c’est très bluffant. Il y a d’énormes centres dans toutes les régions chinoises où l’humain entraîne le robot à le remplacer : à plier du linge, remplir des lave-vaisselle, pour calibrer les gestes et lui apprendre à réagir à son environnement. Actuellement, le robot maîtrise bien les gestes répétitifs sur des chaînes de production dans un environnement contrôlé.
Face aux avancées de l’IA, il faut préserver l’autonomie de la pensée
Ce qu’il sait beaucoup moins faire, c’est évoluer dans les maisons, se baisser, ouvrir un placard, s’adapter à l’imprévu. Quand on saura faire ça, le déploiement sera fulgurant.
Est-ce que c’est en cela que l’encyclique du pape Léon XIV était intéressante, puisqu’il parlait d’asservissement ? Est-ce que c’est ce que vous avez observé en travaillant sur ce sujet ?
M.L. : Il y a en effet la question de l’autonomie de pensée. Le film se termine sur une séquence sur l’interface cerveau-machine. Elon Musk y travaille aux États-Unis, et les Chinois ne sont pas loin derrière, pour intégrer des puces au cerveau. Pour l’instant, c’est à visée thérapeutique, aider des gens à remarcher, par exemple.
Mais on peut imaginer qu’en intégrant de l’IA à ces implants, on puisse prendre le contrôle des pensées. C’est vertigineux, mais on n’en est pas si loin. Ce sont des questions qu’il faut soulever pour préserver l’autonomie de la pensée.
« Avec l’IA, le nombre de créateurs va forcément baisser » affirme Marie Lorand
On a aussi un problème avec l’éducation : nos enfants sont livrés à ChatGPT sans avoir eu le bagage scolaire que nous avons eu. Et il faudrait encore du temps pour parler de la guerre idéologique menée par des acteurs comme Peter Thiel aux États-Unis. Les enjeux sont énormes, pas seulement économiques, diplomatiques ou militaires, mais aussi profondément idéologiques dans cette guerre de l’IA.
A lire aussi
L’IA est-elle pour les artistes un outil d’inspiration ou plutôt une menace ?
M.L. : C’est une question très difficile. On a tous expérimenté ChatGPT pour chercher des inspirations multiples. Heureusement, pour la création pure, dessins animés, écriture de romans, fictions cinématographiques, l’IA n’est pas encore au niveau.
Mais le nombre de créateurs va forcément baisser, vu la qualité de ce qu’elle produit déjà. J’avais participé à un stage d’écriture de scénario aux Gobelins, où des scénaristes très talentueux disaient : « On ne va pas refuser la modernité, il faut savoir l’utiliser intelligemment. » Mais combien de temps l’homme restera-t-il supérieur à la machine ? C’est vraiment la question.
Retrouvez toute l’actualité Société