Éric Salobir, prêtre dominicain, expert en nouvelles technologies, consultant auprès du Saint-Siège et président de Human Technology Foundation, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce mercredi. Il revient sur la nécessité des entreprises à s’adapter face à l’accroissement de l’intelligence artificielle, tout en prenant en compte l’humain. Il crée avec sa fondation un dialogue au sein de la société sur les questions technologiques, afin de mobiliser plusieurs acteurs sur cet enjeu civilisationnel.
Il y a quelques jours a été lancée à VivaTech la Coalition des volontaires pour l’intelligence artificielle et le travail, qui réunit une trentaine d’entreprises pour accompagner les transformations liées à l’intelligence artificielle dans le monde professionnel. Votre fondation y a contribué. De quoi s’agit-il concrètement ?
ÉRIC SALOBIR : L’intelligence artificielle générative, comme ChatGPT, a permis aux gens de gagner du temps sur les tâches qui les arrangeait et ils ont pu l’utiliser comme ils l’entendaient. Ça marchait très bien.
L’IA agentique, elle, est en train d’arriver et d’automatiser des processus : elle est beaucoup plus autonome et elle va remplacer toute une partie des tâches. Et donc par définition, si vous remplacez 50 % des tâches comptables, vous remplacez à terme 50 % des comptables.
Les entreprises doivent prendre en compte l’IA et l’humain dans leur évolution
L’idée de cette coalition, c’était de voir comment on pouvait anticiper ce processus. Un certain nombre de dirigeants d’entreprises sont inquiets de l’impact social de cette arrivée de technologie qui est pourtant nécessaire pour rester dans la compétition internationale. L’idée est de ne pas céder et de rester aux avant-postes en termes de technologie, tout en prenant soin de l’humain, en faisant du AI Readiness.
Qu’est-ce que c’est que l’AI Readiness ?
É.S. : C’est faire en sorte que les gens soient prêts pour l’IA. Concrètement, c’est accompagner les collaborateurs et collaboratrices pour qu’ils puissent travailler avec l’IA agentique parce que celle-ci n’est pas encore un collaborateur, mais c’est plus qu’un outil.
Éric Salobir : « Il ne faut pas adopter la politique de l’autruche »
Ces trente entreprises ne veulent pas licencier des gens n’importe comment. Qu’est-ce qui se cache derrière cette préoccupation ?
É.S. : La volonté d’accompagner chacun. Le travail va changer pour ceux qui resteront en poste, et puis certains vont devoir changer de travail, et ça, il faut l’anticiper. Il ne faut pas adopter la politique de l’autruche.
Je ne suis pas du tout un prophète de la job apocalypse, ce tsunami qui ferait qu’on perdrait tous notre emploi, ce n’est pas vrai. Mais il va y avoir des changements massifs : si on s’y prépare, ils peuvent être très bénéfiques ; si on ne s’y prépare pas, ils peuvent être catastrophiques.
Vous parlez de la tech, mais vous êtes également prêtre dominicain. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à ces enjeux, au point de présider la Human Technology Foundation ?
É.S. : Les Dominicains sont un ordre religieux un peu aux marges de l’Église depuis sa fondation. Depuis le XIIIe siècle, Saint Dominique allait dialoguer avec ceux qui ne partageaient pas sa foi. Ce dialogue est au cœur de notre tradition multiséculaire.
« Le souci de l’humain est universel » affirme Éric Salobir
Il y a une dizaine d’années, on s’est aperçu qu’il manquait un dialogue entre les gens de la tech d’un côté, les autorités religieuses, les universitaires et la société civile. On a créé ce dialogue, qui nous a amenés à lancer des conversations stimulantes sur des sujets qui empêchent les dirigeants de dormir, et à faire en sorte que ces conversations changent aussi la donne.
La fondation n’est pas religieuse, car ce qui nous rassemble, c’est le souci de l’humain, et ce souci n’est le monopole d’aucune religion, il est universel.
Justement, le pape a récemment publié l’encyclique Magnifica Humanitas, où il se préoccupe des conséquences de l’intelligence artificielle. Comment ce texte a-t-il été préparé, et quel a été votre rôle ainsi que celui d’autres experts ?
É.S. : Quand on est consultant, c’est-à-dire expert auprès du Saint-Siège, on est par définition tenu à une forme de discrétion. Les dialogues dont je vous parlais ont joué un rôle dans le fait de placer l’IA sur l’agenda pontifical et ont contribué à l’écriture de ce texte. On envoie des contributions, on collabore, et le reste est par définition un peu mystérieux.
Léon XIV veut être le pape de la révolution numérique
Ce qui est sûr, c’est qu’une encyclique est un texte extrêmement officiel et que le pape est à la manœuvre. Il ne faut pas oublier que Léon XIV a choisi son nom en référence à Léon XIII, le pape de la révolution industrielle, en disant qu’il serait le pape de la révolution numérique. C’est pourquoi il a écrit cette encyclique qui place l’humain dans sa dignité première et dans l’unicité de chacun, à l’ère de l’IA. Nous ne sommes pas des briques numériques.
Qu’est-ce qui fait que des milieux non religieux se soient appropriés cette encyclique assez rapidement, la considérant comme un texte important non seulement religieusement, mais éthiquement, pour tout le monde ?
É.S. : Ce qui est intéressant, c’est le titre de cette encyclique, Magnifica Humanitas, « magnifique humanité » en français. Je trouve que c’est un très beau pied de nez à la technologie, et ça dit quelque chose du contenu : on va parler d’humain, pas seulement de religion, donc ça touche tout le monde.
L’Église peut instaurer un réel dialogue entre les acteurs, dans une « société de la punchline »
Je pense aussi qu’un certain nombre de dirigeants, y compris dans le monde de la tech, sont en ce moment en recherche de repères. Les choses vont très vite, les enjeux sont énormes, les décisions doivent être prises immédiatement, ça coûte beaucoup d’argent. J’en accompagne un certain nombre au quotidien et je vois qu’ils sont quand même très seuls face à tout ça.
Avez-vous le sentiment que la parole du pape rééquilibre un peu ce qui nous arrive des États-Unis, le transhumanisme et une vision strictement futuriste et mercantiliste de la tech ?
É.S. : Ce qui est assez amusant, c’est que le pape Léon XIV est américain, il est de Chicago. C’est une autre voix américaine, différente de celle d’un président ou d’un gourou de la tech. Il parle le même langage, avec les mêmes mots et les mêmes préoccupations. Il a un master en mathématiques, c’est quelqu’un qui s’y connaît. C’était amusant de découvrir, lors de sa première messe, qu’il portait une montre connectée, c’est quand même un pape geek.
Et pourtant il a tout récemment demandé aux prêtres et aux religieux de ne pas utiliser l’IA pour rédiger leurs sermons.
É.S. : Parce qu’il veut placer l’humanité avant tout. L’usage de l’IA reflète ce que nous sommes : inventifs, dynamiques, ou au contraire paresseux. Un sermon, c’est normalement le fruit d’une méditation, un cœur à cœur avec les gens, ça vient du cœur.
On peut très bien utiliser l’IA pour traduire un sermon, pour dialoguer, pour se laisser challenger, ça marche très bien. Mais à un moment, il faut parler avec son cœur. Et c’est vrai pour les prêtres comme pour tout décideur public : une parole publique doit venir des tripes, sinon elle n’est pas authentique.
« Le transhumanisme est basé sur une mécompréhension de ce qu’est vraiment l’humain » affirme Eric Salobir
Au-delà de l’IA, que peut apporter l’Église au monde de l’entreprise et du travail, sans faire de prosélytisme ?
É.S. : Ce que l’Église peut apporter, c’est d’abord deux mille ans de fréquentation et de pratique de l’humanité avec, il faut le dire, un certain nombre d’erreurs, mais c’est comme ça qu’on apprend.
Le pape François disait déjà à des CEO de la Silicon Valley il y a quelques années que s’ils réduisaient l’humain à ses données et à ses comportements en ligne, ils passeraient complètement à côté de son humanité. Le transhumanisme est basé sur une anthropologie beaucoup trop légère et une mécompréhension de ce qu’est vraiment l’humain.
« Il ne faut pas avoir une approche fétichiste de la technologie »
Ensuite, l’Église catholique continue de se soucier de l’autre. Elle est aujourd’hui encore le premier pourvoyeur d’éducation et de santé dans le monde. On l’oublie en France parce qu’on dispose de structures publiques, mais ce n’est pas le cas partout.
Et enfin, dans une société de la punchline, l’Église catholique offre une capacité d’écoute et de dialogue.
Le pape doit se rendre en France en septembre, notamment à Notre-Dame de Paris. Cette visite va-t-elle reprendre le fil conducteur de l’encyclique ? Comment la voyez-vous ?
É.S. : C’est intéressant, car son prédécesseur n’était pas venu en France pendant tout son pontificat, ce qui est extrêmement rare, compte tenu de l’attachement fort de l’Église catholique à la France.
Là, le pape va découvrir Notre-Dame restaurée, et c’est assez beau. Ce pape geek va découvrir à la fois le geste de la main, la transformation, la restauration par des artisans qui maîtrisent des gestes séculaires, et en même temps, il sera témoin d’un formidable élan de solidarité.
Je me souviens que lorsque Notre-Dame a brûlé, beaucoup d’amis américains étaient touchés. Ces gens-là ont beaucoup soutenu cette restauration.
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En France, l’IA suscite parfois de la méfiance, certains la diabolisent même. Comment les perceptions évoluent-elles dans les pays que vous visitez ?
É.S. : Dans les pays d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie, il y a une attente et un enthousiasme énormes vis-à-vis de l’IA, parce que ces populations voient tout ce qu’elle peut changer de bien dans leur société.
J’en discutais avec Guy Ben-Ishai, économiste chez Google, qui disaient que les gens craignent moins l’IA que ce qui pourrait leur arriver dans leur propre société. Je pense que c’est ça l’essentiel : il ne faut pas avoir une approche fétichiste de la technologie. Bien utilisée, elle peut être extrêmement désirable.
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