Les géants de la Tech « sont aujourd’hui des unités politiques et géopolitiques à part entière » selon la politologue Asma Mhalla

Evan Vucci/AP/SIPA

La démocratie n’empêche pas l’infiltration des systèmes totalitaires, avertit la politologue Asma Mhalla. Invitée de la matinale de Radio Classique ce lundi, elle décrypte pour nous ce phénomène d’afflux permanent des images d’actualité, et explique comment retrouver des repères face à ce qu’elle qualifie de « fluxocratie ».

Asma Mhalla est politologue, membre du LAP (Laboratoire d’Anthropologie Politique) de l’EHESS/CNRS, enseignante à Columbia GC, Sciences Po et l’École Polytechnique. Elle a publié Cyberpunk aux éditions du Seuil

Dans votre ouvrage, vous dites que le nouveau système totalitaire est en marche et vous étudiez depuis plusieurs années l’impact des technologies sur la vie politique. Aujourd’hui, il y a d’un côté l’Iran qui coupe Internet à sa population pour éviter la contagion, et de l’autre côté, l’exemple américain où les algorithmes se font les auxiliaires d’un pouvoir de plus en plus illibéral au dire de certains. C’est quelque chose qui doit vous interpeller : d’un côté la technologie qui émancipe et de l’autre, celle qui peut asservir ?

ASMA MHALLA: C’est quelque chose de très inédit. Les réseaux sociaux, les IA, les satellites – aujourd’hui aussi, on le voit avec Starlink au Venezuela ou en Ukraine – sont des technologies dites « duales ». C’est-à-dire qu’elles sont à la fois civiles et militaires ou sécuritaires. [Elles répondent au concept de] pharmakon. C’est-à-dire que c’est à la fois le poison et le remède.

En fonction, non pas de quoi on parle, mais de qui on parle, c’est-à-dire qui ouvre ou ferme le réseau, vous savez ce que ça va donner comme système de pouvoir. Mais ce qui est très intéressant, au-delà de l’outillage, c’est la question de comprendre que ce sont des infrastructures cognitives de pouvoir.

Les images venues d’Iran sont-elles manipulées par le Mossad ?

Prenons un exemple. Il y a des images qui circulent en boucle sur Internet sur ce qui se passe en Iran depuis plusieurs jours. Il y a le visage de l’héritier du Shah, la figure de cette jeune femme qui s’allume une cigarette en brûlant un portrait du guide suprême iranien. Ces images disent la rébellion, mais qui a intérêt à les diffuser, comment, avec quelle fréquence ?  Ce ne sont pas les images qui sont manipulées, ce sont les réseaux sociaux et l’intensité qui permettent de véhiculer ces « images d’Épinal » de la révolte iranienne. On peut dire que c’est spontané, qu’Internet fonctionne à l’étranger et la diaspora iranienne s’en sert. Mais certains disent c’est le Mossad, les services secrets israéliens…

A. M.: Absolument. Ce qui est très compliqué avec la question des réseaux sociaux, c’est que ce sont des espaces qui n’ont absolument aucun garde-fou et qui sont surtout le nouvel espace des conflictualités hybrides, des luttes informationnelles, de la propagation de récits, de leur mise en concurrence. Les récits qui vont gagner sont ceux qui vont saturer l’espace.

Et c’est précisément pour cette raison qu’il y a un black-out aujourd’hui en Iran. Il n’y a plus accès à Internet pour éviter la mobilisation et l’organisation, la coordination des actions d’une part, et d’autre part, que les récits concurrents ou des compétiteurs, quels qu’ils soient, soient neutralisés le plus possible.

Avant l’attaque au Venezuela, une cyberattaque qui a plongé le pays dans le noir

Cela faisait des semaines que Trump accusait le Venezuela d’être une plateforme tournante de la drogue, se réjouissait de l’interception de certains navires. Et puis est venue l’opération militaire d’exfiltration de Nicolás Maduro. Finalement, il y a une alternance du récit et puis de l’action militaire. Est-ce que le récit n’est pas une façon d’économiser le militaire ?

A. M.: Alors, ça a été la grande question qui nous a beaucoup mobilisés, non pas pour le Venezuela qui est un autre cas d’école, mais l’Ukraine. En 2022, on s’est dit que ça allait être la première cyberguerre, complètement virtuelle avec des cyberattaques, de la lutte informationnelle, et qu’on allait s’économiser la guerre cinétique qui allait être très coûteuse en soldats, en infrastructures sur le terrain, et cetera. Et en fait, pas du tout.

Ce qui est en train de se passer, très probablement, c’est que ça va être la combinaison des deux. C’est-à-dire que les conflictualités ou les opérations dites cyberhybrides préparent le terrain, accompagnent le cinétique. Dans le cas du Venezuela, la veille, que s’est-il passé ? Une cyberattaque massive, et qui a plongé le pays dans le noir, pour faciliter l’opération sur le terrain. Il faut comprendre que notre époque est fascinante parce qu’elle va être totalement hybride. Ce n’est pas l’un ou l’autre, ça va être l’un et l’autre, toujours. Les réseaux sociaux, pour le pire et le meilleur. Le cyber et l’hybride pour accompagner le cinétique.

D’autant qu’en Ukraine, on a découvert que la guerre la plus technologique, avec les drones, la manipulation de l’information, allait de pair avec des tranchées qui ressemblaient à celles de 1914.

A. M.: Oui, bien sûr. Et des tranchées qui durent.

Que s’est-il passé avec cette mère de famille, sans doute militante en défense des migrants aux États-Unis, abattue par un policier ? Les réseaux sociaux se sont émus de ce qui lui était arrivé, il y a eu des manifestations. Mais dans le même temps, c’est sur Internet qu’arrive la contestation par les autorités américaines des conditions de ce coup de pistolet et de cet assassinat pour certains. Comment percevez-vous ce mélange ?

A. M.: Alors, c’est comme en Iran et c’est comme sur tous les sujets qu’on vient d’évoquer. C’est-à-dire qu’il faut comprendre qu’un réseau social, quel qu’il soit, va avoir plusieurs strates de compréhension. La première, c’est à qui il appartient, et quelles sont les orientations idéologiques du patron de la plateforme. Ce n’est pas un espace public, il faut bien le comprendre, ni un espace informationnel d’ailleurs. Les réseaux sociaux ne sont pas des médias. Il faut déjà évacuer ce grand malentendu qu’on irait s’informer sur les réseaux sociaux a priori et que ce serait un espace informationnel non toxique. Ça, c’est la première chose. Ensuite, on revient à la question des concurrences de récits. La première réaction, c’est l’indignation, parce qu’en effet, on a tué une jeune femme, maman, mère de famille, et cetera. Et puis, très vite, le pouvoir va reprendre le contrôle du narratif officiel en disant : mais non, c’était de la légitime défense de la part de l’ICE, la police anti-immigration américaine. Elle commence d’ailleurs à se structurer comme une milice au service du pouvoir, compte tenu du nombre de cas qui commencent à s’accumuler.

Asma Mhalla : « On va inonder d’informations, on va matraquer, on va saturer l’espace cognitif, mental »

Sur les réseaux sociaux, le récit le plus virulent va gagner l’espace. C’est une guerre de l’opinion. C’est Stephen Miller, un des conseillers très influents  de Trump, qui avait commencé à distiller cette idée, très intéressante à analyser : le brouillage des frontières. Il affirme qu’il n’y a plus de frontière entre politique intérieure et politique étrangère ou projection de puissance. Et en effet, tout se brouille en permanence. Celui qui a aussi théorisé ça, c’est Steve Bannon, [conseiller de Donald Trump, déterminant lors de sa première élection NDR] qui avait dit « Flood the zone ». On va inonder d’informations, on va matraquer, on va saturer l’espace cognitif, mental.

Dans Cyberpunk, le nouveau système totalitaire, l’ouvrage que vous venez de publier, vous expliquez que l’alliance de la technologie et des intentions d’une équipe en place peut dériver vers le totalitarisme. Y a-t-il quand même des contre-pouvoirs aux États-Unis ? Cette analyse qui nous dit clairement les États-Unis vont vers un système totalitaire », c’est intrépide de votre part.

A. M.: Oui, c’est intrépide mais c’est basé sur des faits. Mon bouquin est extrêmement documenté, donc rien n’est extrapolé. Je ne cherche pas du tout à dire que le nouveau totalitarisme, c’est exactement le 20e siècle, ce n’est pas du tout de comparer des horreurs ou des douleurs, c’est plutôt de comparer des systèmes de pouvoir, des infrastructures de domination et de pouvoir. Aujourd’hui, les IA génératives sont des médiateurs de pensée, de langage. Ça devient des langages-virus. Une fois qu’on a compris ce qui se cache et comment sont construites ces nouvelles infrastructures-là, vous comprenez qu’en fait, elles sont complètement privatisées. Elles sont entre les mains de cinq gars qui sont aujourd’hui en alliance avec le Big State américain, et ça pose des questions non seulement d’alliance conjoncturelle, mais aussi comment se structure le fait militaire, le fait démocratique, le fait social, le fait politique.

A lire aussi

 

Prenez Elon Musk. L’univers d’Elon Musk, ce n’est pas que X et les réseaux sociaux. C’est les satellites, donc c’est le contrôle de l’information demain. C’est la guerre avec Starlink en Ukraine à droite à gauche, les implants cérébraux avec Neuralink, c’est les androïdes avec Tesla. Enfin, il faut quand même l’avoir en tête et le comprendre une bonne fois pour toutes. Ce ne sont pas des entreprises, ce sont aujourd’hui des unités politiques et géopolitiques à part entière et qui sont des extensions de pouvoir de leur état. Même scénario côté chinois, selon des modalités différentes. Quid alors de la question des contre-pouvoirs ? Ce n’est pas qu’ils n’existent plus, et c’est en ce sens que j’apporte l’idée du totalitarisme cognitif, en tout cas, et d’une démocratie dite simulacre. C’est qu’en fait, on opère toujours en Occident dans le cadre démocratique. Nous sommes toujours en démocratie a priori, on vote. Je suis bien en train de dire qu’il y a un système totalitaire et pourtant, ça ne se contredit pas, parce qu’en fait, ce sont des flux permanents. Les régimes autoritaires actuellement en démocratie opèrent à travers le droit, à travers la presse. Pas contre elle, à travers elle. C’est comme si elles étaient neutralisées et qu’on avait deux réalités parallèles. Et ça, c’est ce que j’ai appelé la « fluxocratie ». C’est la tyrannie du flux permanent. Un récit en chasse un autre en permanence, vous n’avez plus de repères. Et quand vous n’avez plus de repères, eh bien, il se passe quoi ? C’est une autoroute, en général, l’histoire nous l’a appris, vers le pire.

 

 

Retrouvez les articles liés à l’actualité internationale