« Emmanuel Macron est le seul à avoir une proximité avec Donald Trump et avec Xi Jinping » selon Jean-Pierre Raffarin

Jeanne Accorsini/SIPA

Face au retour brutal du rapport de force sur la scène internationale et à l’affaiblissement du droit, notamment illustrées par l’enlèvement de Nicolas Maduro orchestré par Donald Trump et les récentes menaces américaines envers le Groenland, l’Europe se trouve confrontée à la nécessité d’un sursaut stratégique. Invité de la matinale, Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, livre une analyse préoccupée mais empreinte d’espoir de la situation géopolitique.

Jean-Pierre Raffarin commence par alerter sur l’évolution des démocraties occidentales, confrontées selon lui à une montée simultanée du populisme et de la radicalisation. Un phénomène qu’il observe aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. « Aujourd’hui, c’est cette course au populisme, à la radicalisation. Au fond, partout d’ailleurs en Europe et aux États-Unis, on voit que c’est le match entre ceux qui sont pour le rassemblement […] et puis la radicalisation. »

L’ancien Premier ministre insiste sur un point central : il n’est pas nécessaire de réunir une majorité absolue pour déstabiliser un système démocratique. « On n’a pas besoin d’être 50 %. Si on a 20 % de gens très engagés, très motivés, capables d’aller prendre le capital, ça suffit pour gagner. » Dans ce contexte, il rappelle l’héritage de Jacques Chirac, qu’il oppose fermement à toute tentation extrémiste : « Jacques Chirac a toujours été très distant du Front national, a toujours dénoncé ce parti, a toujours montré qu’il ne fallait jamais s’entendre avec, qui, pour la République, portait la division et portait l’affaissement. »

Pour Jean-Pierre Raffarin, l’une des mutations majeures de l’ordre mondial tient à l’effondrement progressif des mécanismes de régulation internationale. Il décrit un système multilatéral profondément fragilisé : « Toutes nos organisations internationales fondées après la Seconde Guerre mondiale sont aujourd’hui extrêmement fragilisées. L’ONU, son Conseil de sécurité ne fonctionne pas. L’OMC, ses arbitrages ne fonctionnent pas. » Cette évolution profiterait aux régimes autoritaires, tandis que l’Europe paie le prix de ses choix historiques. « C’est extrêmement préoccupant pour une Europe dont la force n’a pas été la priorité. La priorité a été l’entente. »

Une Europe puissante économiquement, mais politiquement désarmée

L’ancien Premier ministre pointe un handicap structurel de l’Union européenne : la dissociation entre pouvoir économique et pouvoir politique. « Quand on discute avec les Américains ou avec les Chinois, quelque chose qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’en Europe, le pouvoir économique et le pouvoir politique ne sont pas dans les mêmes mains. » Il rappelle que l’Europe a privilégié la concurrence et le marché ouvert au détriment de la construction de champions industriels et stratégiques : « Nous, on n’a pas voulu de grands groupes européens, on a fait des lois pour la concurrence, contre les monopoles […] on n’a pas construit une puissance. »

C’est en faisant ce constat que Jean-Pierre Raffarin déclare : « Le paradoxe dans cette crise, c’est que peut-être l’Ukraine va sauver l’Europe. » La guerre en Ukraine agit selon lui comme un révélateur brutal. « Si aujourd’hui on n’est pas puissant, on n’existera pas dans la dialectique entre la Russie et l’Amérique. » Il salue ainsi la montée en puissance d’une « coalition des volontaires » et la mobilisation progressive des Européens. « C’est une étape très importante. Si elle prend de la puissance, il n’y a qu’elle qui peut arrêter Poutine. »

Réconcilier économie et politique pour exister

Jean-Pierre Raffarin appelle à une refonte de la gouvernance européenne. « Je crois qu’on ne peut pas séparer aujourd’hui l’économie de la politique. » Il illustre cette incohérence par les relations commerciales avec la Chine : « Quand Emmanuel Macron discute avec Xi Jinping […] il n’a pas le pouvoir de le faire. Il faut que ce soit Ursula von der Leyen qui le fasse. Lui, il a le pouvoir politique et elle, le pouvoir économique. » Pour lui, la seule voie crédible passe par un axe franco-allemand renforcé, adossé au Royaume-Uni. « Quand les trois sont ensemble, on fait continent, on fait puissance. Et là, les Russes et les Américains seront obligés de compter avec nous. »

Il estime pourtant que le président français « est sans doute le seul chef d’État capable d’avoir une relation de proximité avec Donald Trump malgré tout, en plus d’avoir une action et une capacité de proximité avec Xi Jinping. Cette possibilité-là, en tant que président du G7, donne à Emmanuel Macron une position internationale qui est beaucoup plus forte que ce qu’on dit en France. »

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L’invité de David Abiker met en garde contre un monde régi exclusivement par la force. « La diplomatie, c’est la subtilité. Ce n’est ni l’affrontement, ni la brutalité. » Il redoute un partage du monde entre grandes puissances au mépris du droit international. « Les Amériques pour les États-Unis, l’Europe pour la Russie et l’Asie pour la Chine. C’est ça qui nous menace. » Pour lui, la solution est sans équivoque : « Il nous faut une puissance européenne. La seule logique, c’est d’éviter que l’Europe sorte de l’histoire. Puisque le droit recule, les enjeux sont la force. »

Daphnée Cataldo

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