Canicule : « Depuis 2003, les EHPAD sont extrêmement encadrés » rappelle Patrice Machuret

Mourad Allili/SIPA

Alors que la France traverse un épisode caniculaire similaire à celui de 2003, le sort des personnes âgées inquiète tout particulièrement. Patrice Machuret, directeur d’établissement accueillant des personnes âgées, était l’invité de Radio Classique ce jeudi. Il revient sur son livre Papa, Maman, qu’est-ce qu’on va faire de vous ? et aborde les mesures mises en place dans ses établissements, non seulement pour accompagner les anciens, mais aussi rétablir la confiance avec les familles, tout en affirmant qu’il est urgent de faire des EHPAD un sujet de la présidentielle de 2027. 

 

Nous sommes face à une canicule plus précoce que celle de 2003, qui avait coûté la vie à 15 000 personnes âgées. Les EHPAD sont-ils aujourd’hui réellement prêts à faire face à un tel scénario ?

PATRICE MACHURET : C’est mieux qu’avant, puisque nous avons l’obligation de disposer d’une salle climatisée, chez nous, c’est une grande salle de restaurant qui permet de réunir les résidents.

Mais là où je vous rejoins totalement, c’est que lorsqu’on travaille en EHPAD, on déteste la chaleur. Avant, le danger se limitait au mois d’août : moins de personnel, les congés, la chaleur. Aujourd’hui, ces épisodes caniculaires, on les vit comme tout le monde, plusieurs fois dans la saison.

Les personnes âgées n’ont pas la sensation de soif, elles sont capables de rester au soleil par 40 degrés, donc il faut aller les chercher. Les traitements médicamenteux, notamment diurétiques, posent également problème : il faut les alléger pour éviter des agitations, des troubles du comportement et de la déshydratation.

Repenser les bâtiments face à ces épisodes, une nécessité selon Patrice Machuret

Vêtements légers, glaces, menus allégés : on a toute une panoplie qui est mise en place, et les autorités et nos groupes organisent des cellules de crise pour combattre ce phénomène caniculaire. Et il faut penser aussi aux salariés : travailler en EHPAD par 30 ou 40 degrés en prenant soin de nos anciens, c’est extrêmement difficile.

Depuis 2003, les EHPAD doivent avoir une pièce climatisée au moins. Est-ce réellement le cas dans une grande majorité d’EHPAD ?

P.M. : Les salles climatisées sont obligatoires, il en faut au moins une. Là où on peut avoir des difficultés et où il faut se repenser, c’est sur le reste : les étages ne sont pas nécessairement climatisés, les chambres non plus.

Autrefois, on hésitait même à climatiser une chambre, par peur d’y oublier une personne sous 17 ou 18°C. Je pense qu’aujourd’hui, comme pour tous les bâtiments privés et publics, il va falloir se repenser totalement face à ces épisodes qui ne sont plus exceptionnels.

Il y aura toujours des décès en EHPAD, c’est une réalité. Mais fera-t-on mieux qu’en 2003 ?

P.M. : Globalement, on le voit aussi pour les écoles, pour les crèches : on ferme, on fait attention et on essaye d’anticiper au maximum. Depuis 2003, on est très encadré par l’ARS et le département, qui sont nos autorités de tutelle, pour mettre en place des renforts et des rondes d’hydratation, on est très vigilants.

Depuis le scandale d’Orpea, il y a eu une rupture de confiance

La moyenne d’entrée en EHPAD dépasse aujourd’hui 90 ans. On a des dossiers de personnes de 101 ou 102 ans, qui viennent du domicile et qui étaient encore très bien il y a six mois. Donc forcément, ils sont beaucoup plus dépendants. Dès qu’il y a un épisode un peu inquiétant, le Covid, une épidémie de gastro, une simple infection ORL, ils se fatiguent.

Racontez-nous votre quotidien depuis qu’il fait chaud.

P.M. : On met des renforts en place. On fait de petites cellules de crise le matin avec tous les responsables, dont le chef de cuisine, pour vérifier que les menus soient allégés. On surveille l’hydratation, on a des brumisateurs. Les sorties sont très importantes : ils ont tendance à ne pas se rendre compte qu’il ne faut pas rester au soleil par 40 degrés.

Il y a aussi une culture du passé : quand on avait chaud, on ouvrait les fenêtres. Il faut leur expliquer qu’aujourd’hui, on ferme les volets dès 8h du matin, et qu’on rafraîchit un peu la nuit quand on peut. On reprend des habitudes et on trace tout ça, parce que depuis ces dernières années, on doit tout consigner pour justifier qu’on fait ce qu’il faut pour nos anciens.

Comment dort-on à 98 ans dans une chambre non climatisée où il fait 35 degrés ?

P.M. : Comme tout le monde : on ne dort pas bien. Nos anciens dorment déjà naturellement un peu moins que les autres.

Surtout sur des matelas généralement entourés de plastique.

P.M. : C’est obligatoire pour des raisons d’hygiène. C’est pour ça que je pense qu’il va falloir se repenser. On a la même problématique avec les rails au plafond pour les manipulations, qui ne sont pas obligatoires aujourd’hui. Ils permettent de soulager le soignant et la personne. Globalement, il va falloir qu’on s’adapte encore et encore pour prendre en charge correctement nos anciens.

Les EHPAD cumulent les défis : solidarité, finances, démographie. Vous avez publié « Papa, Maman, qu’est-ce qu’on va faire de vous ? », à la fois récit d’expérience et guide pour les lecteurs, où vous expliquez qu’on a un Himalaya devant nous. Est-ce qu’on est prêt ?

P.M. : Mon modeste souhait serait d’en faire un thème de campagne, parce que c’est un vrai débat de société.

Patrice Machuret : « 95% des EHPAD sont bien traitants »

Vous avez 600 000 personnes en EHPAD aujourd’hui et entre 150 000 et 200 000 entrées par an. Ça touche donc deux millions, deux millions et demi de personnes. Et il y a la culpabilité : depuis l’affaire Orpea, il y a une vraie rupture de confiance avec les EHPAD.

Quelle a été la conséquence de ce scandale ?

P.M. : La conséquence, c’est d’abord une surcharge de contrôles de la part des sièges, des groupes privés, associatifs ou publics.

Il y a eu aussi une rupture de confiance avec les familles, et c’est ça que j’ai voulu rétablir. Ce n’est pas de l’angélisme, mais aujourd’hui, 95 % des EHPAD sont bien traitants. Les enquêtes menées par le ministère au moment de l’affaire Orpea l’ont prouvé. Et vous avez des personnels extraordinaires. Je le dis sincèrement : quand vous vous occupez de quelqu’un de 102 ans par 38 degrés en situation d’incontinence, je dis chapeau, que vous ayez 22 ans, 30 ans ou 40 ans.

Ce livre sur le scandale Orpea [Les Fossoyeurs] a-t-il été bénéfique ou dévastateur pour le secteur ?

P.M. : Il a alerté sur des dérives réelles d’un secteur, sur des personnes qui s’imaginaient faire 20 à 30 % de bénéfice net sur la dépendance, ce qu’on appelle « l’or gris », ce qui n’était pas acceptable.

En revanche, on a découragé des investisseurs sains, des personnels qui n’ont plus forcément envie de dire qu’ils travaillent en EHPAD. Et surtout, on a accentué la culpabilité des familles qui s’inquiètent pour leurs parents. C’est cette confiance qu’il faut rétablir, et c’est pour ça que j’ai essayé de fournir un mode d’emploi de l’EHPAD.

Il manquera 110 000 places en EHPAD en 2030

Pensez-vous que les candidats à la présidentielle vont s’emparer de la préparation de la structure d’accueil de nos personnes âgées face aux enjeux démographiques qui nous attendent ? On a un problème de retraite, les gens vont devoir payer des EHPAD qui coûtent cher, de 1 800 € à plus de 5 000 € par mois. Dans un Etat endetté qui montre des dysfonctionnements dans d’autres services publics, tout est à revoir ?

P.M. : C’est un vrai débat de société. Il ne faut pas oublier que quand on a 90 ou 101 ans, on a été aussi un adulte, et ces gens ont besoin qu’on prenne en charge leurs difficultés du quotidien.

On sait qu’il y a des besoins partout, mais là, on ne peut plus reculer : il manquera 110 000 places en 2030. Qu’est-ce qui va se passer ? On va reprendre nos parents chez nous ?

Aujourd’hui, avec le niveau de dépendance et d’autonomie des personnes âgées, on ne peut pas les garder chez nous comme on le faisait il y a 30 ou 40 ans. À l’époque, on les avait pour 6 mois ou 1 an. Aujourd’hui, avec l’espérance de vie, on ne peut pas garder nos parents 4 ans chez nous. Des aidants merveilleux le font, mais on voit rapidement les limites, d’autant plus qu’avec les troubles cognitifs qui touchent un tiers des personnes, c’est encore plus complexe.

À quoi voit-on qu’un EHPAD tourne rond, quand on est visiteur ?

P.M. : D’abord, il y a l’ambiance. C’est comme pour un achat immobilier, il faut en visiter plusieurs. On sent tout de suite si les personnels sont heureux à la façon dont ils vous accueillent. Il faut demander le taux d’encadrement, si un médecin coordonnateur est présent et combien de temps, combien d’infirmiers et de soignants il y a, depuis combien de temps ils sont en poste.

« Nous sommes une équipe au sein de l’EHPAD » rappelle Patrice Machuret

Et puis il faut être honnête : ça dépend aussi de ses moyens. Avec une retraite de 1 500 euros, on ne peut pas viser un établissement à 5 000 euros qui va peut-être se permettre plus d’animation, une cuisine maison et davantage de personnel ou de remplaçant.

Chacun fait avec ses moyens, mais il y a des établissements publics associatifs qui sont excellents. Il faut faire confiance à son bon sens, discuter, observer. Je remercie les familles et les aidants, parce que ce n’est pas simple de prendre en charge une personne âgée. En EHPAD, on meurt, c’est la dernière adresse. Notre travail, c’est d’accompagner du mieux possible, mais le risque zéro n’existe pas.

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Un mot sur votre parcours : vous étiez journaliste politique à France 3, et puis un jour, vous avez décidé de diriger un EHPAD. Qu’est-ce qui vous a pris ?

P.M. : J’ai été co-élevé par une grand-mère franco-britannique qui m’a aimé, donc je pense que j’avais cette appétence naturelle pour les personnes âgées, et j’avais aussi envie de donner du sens.

Mais encore une fois, c’est une équipe : seul, je ne suis rien. Dans un établissement à taille humaine, on donne le ton, avec le soutien d’un groupe, parce que seul on ne peut rien faire. C’est un métier chronophage mais extraordinaire en termes de sens.

 

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