Canicule : « Il faut espérer que ce choc débouche sur des actions climatiques » souligne l’économiste Christian de Perthuis

Syspeo/SIPA

En pleine épisode caniculaire, se pose aussi la question de la croissance. Comment l’adapter à ces nouvelles températures qui diminuent la productivité ? L’économiste Christian de Perthuis, économiste et auteur de Carbone fossile, carbone vivant — Vers une nouvelle économie du climat, a insisté ce matin au micro de David Abiker sur la nécessité de repenser notre modèle de croissance afin de le rendre durable et adapté aux effets du réchauffement climatique. 

 

Que vous inspire cette canicule qu’on qualifie de précoce alors qu’elle correspond exactement au scénario annoncé par les climatologues ?

CHRISTIAN DE PERTHUIS : Il y a trois aspects dans cette canicule. Le premier, c’est qu’il s’agit d’une canicule d’une intensité très élevée, qui a deux éléments de comparaison : celle de 2003 et celle de 2019, qui étaient jusqu’à présent les deux principaux événements répertoriés par Météo France en termes de canicule.

Le deuxième volet, c’est évidemment la date. On s’était mis dans la tête que les canicules intervenaient en juillet ou en août — celle de 2003, c’était en août. Là, c’est à la mi-juin, et elle a été précédé d’un épisode de vague de chaleur en mai. On n’a pas du tout anticipé qu’une canicule puisse survenir à ce moment-là.

Ce choc de la canicule va bouleverser beaucoup de choses, estime Christian de Perthuis

L’exemple typique, c’est ce sentiment d’étonnement face au fait que les écoles ne soient pas adaptées. Mais justement jusqu’à présent, on s’était dit que les canicules tombaient pendant les vacances scolaires, donc on n’était donc pas du tout préparé à un tel événement à cette période de l’année.

Et le troisième volet, c’est la durée de cette canicule. Ce qui est inquiétant, c’est que Météo France indique que le pic, demain ou après-demain, atteindra des niveaux très élevés, 42°C, ce qui est à la limite de ce que peuvent supporter beaucoup d’organismes vivants. Météo France n’a pour l’instant donné aucune indication sur la fin de cet épisode alors que les canicules sont d’autant plus dévastatrices qu’elles durent longtemps.

Il y a donc un choc traumatique ?

C.P. : Oui. Ce qu’il faut espérer, c’est que ce choc débouche sur une accélération de l’action climatique, tant sur le plan de l’adaptation que de l’atténuation.

Après 2003, un plan d’action contre les canicules avait été mis en place, les alertes météo que nous connaissons aujourd’hui ont été créées par Météo France dans ce contexte.

On ne connaît pas encore exactement l’ampleur de ce choc, puisqu’on ne sait pas quand il va se terminer, mais on voit déjà qu’il va bousculer beaucoup de choses.

Une canicule de 2 à 4° supérieure à la normale

L’exemple des écoles est révélateur : il y a environ 70 000 établissements scolaires en France, et plus de la moitié d’entre eux ne sont pas adaptés au volet « résilience » face au réchauffement climatique. On fait comme si on découvrait la situation. Pourtant, tous les travaux des climatologues et les rapports successifs du GIEC l’annonçaient depuis vingt ans : le réchauffement global moyen ne veut pas dire grand-chose en soi.

Ce qui compte, c’est comment il se traduit par des événements extrêmes. Les canicules sont par exemple directement liées au réchauffement climatique — les pics de chaleur ont toujours existé, mais leur intensité est désormais beaucoup plus élevée. Pour la canicule actuelle, on estime qu’elle est supérieure de 2 à 4 °C à la normale.

Longtemps, l’atténuation a été le cheval de bataille des écologistes et d’une certaine gauche, tandis que l’adaptation était celui d’une certaine droite, pragmatique et libérale. Sommes-nous en train de sortir de ce clivage politique ?

C.P. : C’est une façon de voir les choses que je nuancerai : les économistes ont leur part de responsabilité. Ils ont longtemps pensé — et j’ai moi-même participé à ce mouvement — que mettre trop l’accent sur l’adaptation risquerait de faire oublier l’atténuation.

« On a mal anticipé le degré d’impact d’un réchauffement climatique à 1,5°C. » 

L’atténuation consiste à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à accroître la capacité d’absorption du CO2 par les puits de carbone ; l’adaptation consiste à s’adapter aux impacts du réchauffement climatique. Dans l’esprit de nombreux économistes, dans les années 2000, il fallait tout miser sur l’atténuation pour éviter d’aboutir à une situation à laquelle on ne pourrait plus s’adapter.

La question de fond est que tant qu’on augmente le stock de gaz à effet de serre, le réchauffement anthropique [celui dont l’homme est responsable] augmente. Il représente 95% du réchauffement qu’on observe. Si on ne fournit pas un effort énorme sur l’atténuation, on ira vers des situations où l’adaptation deviendra extraordinairement coûteuse, voire impossible.

On a mal anticipé le degré d’impact d’un réchauffement climatique à 1,5°C. On avait aussi pensé que ce seuil de 1,5 °C serait atteint un peu plus tard. Mais c’est du passé. Ce choc de la canicule aujourd’hui nous montre qu’il n’y a plus aucun sens à vouloir séparer les actions d’adaptation des actions d’atténuation. L’action climatique doit miser sur la complémentarité entre ces deux leviers.

On le voit très clairement sur toute une partie de l’activité qui est liée à l’impact du réchauffement sur la vie. Par exemple, dans le secteur agricole : les vaches produisent beaucoup moins de lait par forte chaleur. Il va donc falloir repenser les conduites d’élevage pour rendre les troupeaux plus résilients en période de réchauffement climatique.

Christian de Perthuis explique qu’il faut repenser notre modèle de croissance

Autre exemple : la façon dont on cultive les céréales aujourd’hui émet des gaz à effet de serre, notamment par l’usage massif d’engrais azotés, et n’est pas résiliente face aux impacts du réchauffement climatique. Les rendements du blé en France sont stagnants depuis vingt-cinq ans. Il va donc falloir recourir à d’autres méthodes à base d’agroécologie pour rendre nos systèmes de production plus résilients et pour limiter les émissions de l’agriculture tout en accroissant la capacité de stockage des systèmes agricoles.

Donc la complémentarité entre adaptation et atténuation est essentielle. Il ne faudrait pas qu’au titre de l’adaptation, on finisse par oublier l’atténuation, car on irait droit dans le mur.

Il y a quelques jours, la Banque de France et l’INSEE ont révisé leurs prévisions de croissance. On reste accrochés à la nostalgie des taux de croissance des Trente Glorieuses. Quel modèle de croissance envisager dans ce contexte de réchauffement climatique ? Faut-il renoncer à la croissance ou la repenser ?

C.P. : Il faut la repenser, clairement. Le modèle de croissance passé, notamment celui des Trente Glorieuses, fondé sur un élargissement élevé du capital et sur un usage intensif des énergies fossiles, est derrière nous. Et par ailleurs, cette croissance économique était également liée à une croissance démographique. Aujourd’hui, on a une perspective totalement différente.

« Il faut sortir les énergies fossiles du système énergétique »

D’une part il n’y a plus de perspective de croissance démographique vu l’évolution de la natalité. D’autre part, si l’on veut une croissance durable, il faut sortir les énergies fossiles du système énergétique.

Cela est très contraignant : il ne s’agit pas seulement d’ajouter de nouvelles sources d’énergie décarbonée, il faut aussi retirer tous les équipements industriels ou de services qui servent à produire de l’énergie fossile ou qui en ont besoin pour fonctionner. Sur les quinze dernières années, il y a un très fort ralentissement de l’usage de l’énergie fossile en Europe.

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A-t-on quand même quelques raisons de ne pas désespérer ?

C.P. : Bien évidemment. La principale, c’est que construire un autre modèle de croissance — pas un modèle de décroissance — fondé sur d’autres énergies et sur un autre rapport au vivant, c’est fondamentalement porteur d’espoir. Ce nouveau modèle de croissance produira peut-être moins de biens et services au sens du PIB, mais il créera beaucoup d’autres bénéfices pour la société : des bénéfices sanitaires, humains, sociaux.

Si le choc de la canicule amène les bonnes réactions — une meilleure complémentarité entre adaptation et atténuation, une meilleure prise en compte des facteurs d’équité, essentiels pour que la transition soit non seulement acceptable mais désirable —, alors nous irons vers une société bien meilleure à vivre que celle dans laquelle nous sommes.

 

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