Alors que la 10e édition de VivaTech bat son plein, la question de la souveraineté technologique de la France, et plus largement de l’Union européenne, se trouve au centre des discussions. Si l’Union européenne a la réputation d’être en retard sur les États-Unis, Corine de Bilbao, directrice générale en France du groupe Microsoft, affirme ce matin dans les Voix de l’économie que la tech reste un grand écosystème dans lequel la France occupe une position de premier plan, malgré ses failles dans la cybersécurité.
80% des produits et des services numériques utilisés en Europe proviennent de l’étranger, notamment des géants de la tech américaine. Est-ce que l’Union européenne a raison de s’inquiéter en matière de souveraineté et de sécurité pour les entreprises ?
CORINE DE BILBAO : C’est une préoccupation qui a grandi depuis quelques mois. Il ne faut pas oublier que Microsoft France est une entreprise au siège américain, mais c’est une entreprise globale. Ça fait 43 ans qu’on est en France, on fait travailler un très gros écosystème français, 10 500 partenaires. Et au-delà des 2 000 salariés de Microsoft en France, on fait travailler 80 000 personnes en France. Donc on fait partie d’un écosystème.
Les préoccupations sont évidemment légitimes, mais aucune chaîne de valeur aujourd’hui n’est complètement indépendante. Dans une chaîne de valeur comme la tech, vous avez les chips, les data centers, vous avez les couches de software. Il y a des préoccupations auxquelles on répond, comme la résidence des données.
On a fait des annonces pour mettre en place des conditions légales, contractuelles, mais aussi techniques, avec notamment un cloud souverain qui est une entreprise complètement indépendante de Microsoft, Bleu, qui est à 50% Capgemini et Orange. On a renforcé notre réponse aux préoccupations de souveraineté.
La Commission européenne veut investir 200 milliards d’euros pour développer notre souveraineté technologique. Est-ce que ça vous inquiète ? Dans quelle mesure est-ce que ça pourrait constituer une barrière aux produits Microsoft en Europe ?
C.B. : Si on souhaite que l’intelligence artificielle puisse pénétrer l’ensemble des couches de la société et avoir une valeur partagée, il y a intérêt à ce qu’il y ait un écosystème vibrant en Europe aussi. On est ravi de voir qu’une entreprise comme Mistral se développe, on l’a aujourd’hui intégré dans nos modèles. Microsoft, c’est une plateforme ouverte avec 11 000 modèles, dont Mistral.
On a fait des annonces aussi avec lui dans notre Copilot Studio pour la création agentique. Je pense que c’est souhaitable qu’il y ait une concurrence et un écosystème dynamique parce qu’il faut qu’il y ait de la valeur partagée dans l’ensemble économique, mais aussi dans le secteur public, les petites entreprises. C’est comme ça qu’on va pouvoir aussi regagner de la compétitivité en France.
Corine de Bilbao : dans le secteur de l’IA, la France « a des chercheurs, des scientifiques »
Microsoft est présent au salon VivaTech qui se déroule jusqu’à samedi. On y parle beaucoup d’intelligence artificielle. La France est le 5e pays mondial en matière d’adoption de l’intelligence artificielle. Pratiquement un Français sur 2 en âge de travailler utiliser des outils d’IA générative. Les États-Unis sont très loin derrière, ça n’était pas forcément très intuitif. Vous qui êtes à la tête d’une entreprise américaine en France, comment est-ce que les Américains nous perçoivent ?
C.B. : La France est perçue comme un pays très innovant, très exigeant, où il y a beaucoup d’acteurs. C’est un écosystème vibrant pour l’intelligence artificielle. On a des grands énergéticiens et il faut de l’énergie renouvelable. On a des chercheurs, des scientifiques.
Je dirais peut-être que c’est en France où c’est parfois plus difficile en termes de déploiement. Le déploiement à l’échelle est peut-être un petit peu plus complexe. Mais globalement c’est l’image innovante avec quand même, parfois, des obstacles en termes de réglementation.
Comment est-ce que Microsoft se développe avec l’intelligence artificielle ? Est-ce que l’IA, à votre avis, représente une menace pour les éditeurs de logiciels et pour leurs modèles de tarification par abonnement ? Certains parlent de « SaaSpocalypse ». Saas est un acronyme, Software as a Service. C’est un abonnement qu’on paye tous les mois ou tous les ans.
C.B. : Les entreprises doivent se transformer, sinon elles auront plus de difficultés. Les clients veulent aujourd’hui, au-delà d’une base de données, de la valeur créée. C’est là que les agents entrent en action, pour pouvoir créer de la valeur, changer et améliorer des processus. Donc il y a de la place pour le Saas, mais nous aussi avons des softwares dans lesquels on a intégré l’intelligence artificielle pour justement améliorer des processus et créer de la valeur.
Est-ce que l’intelligence artificielle, selon vous, va entraîner une fracture mondiale ? Les États-Unis, par exemple, ont refusé de partager avec les pays étrangers les derniers modèles d’intelligence d’Anthropic, notamment celui qui permet de détecter des failles de sécurité informatique. On nous parle de l’équivalent d’une arme nucléaire, mais sur le terrain numérique.
C.B. : Nous faisons en sorte que l’ensemble des modèles soient accessibles à tous les pays. C’est pour ça qu’on est une plateforme ouverte avec 11 000 modèles. Dans les modèles de premier niveau, il y a OpenAI, Anthropic, Mistral. L’écosystème ouvert est effectivement important parce qu’il faut laisser la possibilité à nos clients de pouvoir choisir en toute sécurité.
« La sécurité est une vraie préoccupation pour les entreprises »
Il faut s’assurer que ces modèles soient sécurisés et puissent permettre aux clients de travailler dans des conditions acceptables.
La France est le 2e pays mondial en matière de fuite de données. Est-ce que vous avez l’impression que l’État français et les entreprises n’investissent pas suffisamment en matière de cybersécurité ?
C.B. : La première chose que mes clients veulent, c’est la résilience des opérations, s’assurer que leurs opérations fonctionnent. Après, c’est effectivement la cybersécurité. Un rapport de Surfshark dit que dans les 3 derniers mois, 23 millions de comptes en France ont connu des failles de sécurité, ce qui est quand même assez grave.
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La sécurité est une vraie préoccupation pour les entreprises. Et ensuite, il y a la souveraineté avec la résidence des données. Je pense qu’il y a encore beaucoup de choses à faire et qu’il faut s’appuyer sur des infrastructures solides et l’écosystème global. Aujourd’hui, c’est une de nos premières préoccupations d’offrir à nos clients une plateforme sécurisée.
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