Alors que la délégation des droits des femmes au Sénat vient de sortir ce mercredi un rapport sur la montée du masculinisme dans nos sociétés, le paléoanthropologue Pascal Picq, auteur de l’Anthropologie des violences faites aux femmes au XXIe siècle paru chez Odile Jacob et invité de la matinale de Radio Classique, explique que si les femmes commencent progressivement à reprendre leurs droits, cette avancée reste à nuancer lorsque l’on voit le nombre de violences faites aux femmes et aux enfants quotidiennement.
Face à la canicule, estimez-vous que Sapiens va faire comme il a toujours fait, s’adapter ?
PASCAL PICQ : Il va falloir, on n’a pas le choix. Maintenant, ce qu’il faut considérer, c’est que l’adaptation d’une espèce se fait à l’échelle de toutes les populations. La question est donc de savoir quelle partie de la population va « bien » s’adapter par rapport aux autres.
Depuis 2007, la situation est nouvelle puisque la majorité de la population humaine est urbanisée. C’est donc au niveau de l’habitat privé que ça se complique. On a hérité d’un aménagement de l’habitat construit dans l’urgence des années 50-60, qui n’est plus du tout adapté.
Avez-vous en tête des périodes de l’histoire humaine où nous avons dû affronter des transitions ou des bouleversements climatiques aussi rapides et aussi violents qu’aujourd’hui et auxquels nous nous sommes adaptés ?
P.P. : Oui. C’est très peu connu mais en 1815-1816, il y a eu un épisode volcanique terrifiant lors duquel les cendres volcaniques sont montées dans la stratosphère. On a appelé cet épisode « l’année sans été », ou « l’année des mendiants », et il a bloqué l’avancée de la révolution industrielle.
C’était la première crise financière dans l’histoire de l’humanité, notamment aux États-Unis. Et jusqu’à cette époque, c’étaient les congrégations religieuses qui s’occupaient des pauvres. Avec cette crise, les États ont commencé à s’impliquer.
Maintenant, le Gulf Stream, ce courant océanique, frémit avec le réchauffement climatique. Mais s’il ralentissait, cela pourrait provoquer un refroidissement, comme ce qui s’est passé 6 000 ans av. JC. Les agricultures commençaient au Proche-Orient ; une sécheresse a forcé les agriculteurs à migrer, et c’est ainsi que l’agriculture est arrivée en Europe, sur des échelles de quelques siècles. On a toujours su s’adapter, mais la migration va devenir un enjeu considérable.
Dans ces périodes bouleversées par le climat ou la montée des risques, l’humanité a-t-elle toujours protégée les plus fragiles de la même façon ? S’est-elle toujours préoccupée des femmes et des enfants en premier, en exposant les hommes aux risques physiques ? Ou y a-t-il eu des périodes où l’on faisait peu de cas des femmes, des enfants, et des personnes âgées ?
P.P. : Cela dépend beaucoup des sociétés. Il y a un très beau film ancien, La Ballade de Narayama, où des personnes âgées, pour ne pas être une charge pour leur communauté, décident de partir mourir sur une montagne. Aujourd’hui, nos sociétés tiennent compte des personnes âgées, donc c’est très bien.
Les femmes et les enfants ne sont pas assez protégés au sein de nos sociétés affirme Pascal Picq
Concernant les enfants, il faut distinguer les types de sociétés auxquelles on a affaire. Que les sociétés soient patrilocales, sociétés dans lesquelles les hommes restent toute leur vie dans leur milieu social, ou matrilocales, où ce sont les femmes qui restent entre elles, il y a toujours une tendance à ce que les hommes se chargent des relations extérieures : échanges, commerce, conflits, protection.
Globalement, oui, il y a une tendance à protéger son territoire et sa société, mais aujourd’hui, au sein de nos sociétés, les femmes et les enfants ne sont pas très bien protégés.
Vous avez choisi de traiter dans votre livre un sujet d’actualité, les violences faites aux femmes au XXIe siècle. Pensez-vous que l’on est à une rupture anthropologique, où les sociétés modernes industrialisées ont oublié le respect dû aux femmes et ne sont pas plus avancées que les temps anciens ?
P.P. : C’est très difficile à savoir pour les temps anciens. Aujourd’hui, les femmes et les hommes ont les moyens de dénoncer les harcèlements, les coercitions et les violences, depuis MeToo.
« Les femmes sont en train de reconquérir la vie dans la cité et dans le monde du travail. »
Ça peut surprendre de parler d’anthropologie au XXIe siècle, mais nous sommes des héritiers de ce qu’on appelle la modernité. Or, depuis la Renaissance, en Occident du moins, il y a eu une volonté politique, dominée par les hommes, d’écarter les femmes de la cité. Aujourd’hui, les femmes sont en train de reconquérir à la fois la vie dans la cité et dans le monde du travail.
Je décris cette reconquête dans mon livre, mais les femmes subissent encore des violences dans trois domaines. D’abord, la vie privée : 2/3 des féminicides ont lieu dans ce cadre, qui devrait être le lieu de la sécurité, par des hommes intimes. Ensuite, il y a le déplacement dans l’espace public : le matin, des femmes allant au travail peuvent faire l’objet d’harcèlement, de la part d’inconnus. Et enfin, le lieu de travail, avec des hommes connus mais non intimes, ce qui est un phénomène complètement nouveau.
Les Homos sapiens sont la seule espèce où les mâles sont aussi violents envers les femelles
On a tendance à penser que ce sont des individus qui ont « déraillé », qui se sont mis à être violents et sexistes. Or il y a une particularité de la société Homo sapiens par rapport aux autres espèces : chez les mammifères, la violence des mâles envers les femelles est très rare. Les chimpanzés ne sont pas très tendres avec les femelles, mais il n’y a jamais de viol, jamais de meurtre.
À l’inverse, la violence envers les femmes est très présente chez les Homos sapiens. C’est donc une caractéristique de notre espèce. Qu’est-ce qui fait que ça déraille ainsi ? C’est une question d’anthropologie, pas une question de délinquance individuelle.
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Il y a un deuxième sujet d’actualité : la sécurité des enfants. Nous sommes dans des sociétés qui avaient décrété que l’enfant était roi, et on s’aperçoit qu’il est aujourd’hui très difficile pour certaines familles de refaire confiance aux systèmes de garde d’enfants, à cause des scandales du périscolaire. On le voit avec l’affaire Lyhanna qui révèle une justice qui déraille. L’anthropologue peut-il aussi regarder cela ou bien sommes-nous face à un déraillement des politiques publiques ?
P.P. : Il y a évidemment des insuffisances des politiques publiques. Mais il y a quelque chose de plus profond : nos sociétés dites modernes ont tué la vie communautaire. C’est l’invention de la vie privée. Dans les villages d’autrefois, sans les idéaliser, il y avait tout un regard collectif.
La reconquête des femmes pose la question de la masculinité dans notre société
Il y a une dérive aujourd’hui chez trop d’hommes qui ne sont pas capable de réguler leur rapport aux autres, notamment dans les images mentales que la société a sur leur supposé « rôle ». C’est une question anthropologique et un véritable problème. Il y a une crise réelle de ce que doit être aujourd’hui un homme par rapport aux femmes et aux enfants. Ce qui est très troublant dans les enquêtes que j’ai consultées, c’est que les femmes subissent souvent davantage de violence en fin de grossesse ou juste après la naissance. D’un point de vue darwinien, c’est absolument incompréhensible.
J’ai donc écrit ce livre pour dire : il y a des aspects violents, criminels, et il faut répondre collectivement à cela, et on en est très loin. Pour vous donner un exemple concret : il y a un débat aujourd’hui sur la mise en place d’une loi contre les violences sexuelles et sexistes, qui coûterait deux milliards d’euros. Mais l’inaction face à ces violences coûte au moins dix fois plus.
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