Alors que l’historien et résistant Marc Bloch rentre ce mardi 23 juin au Panthéon, l’historienne et autrice de La Double Mort de Marc Bloch, Alya Aglan invitée au micro de la matinale de Radio Classique revient sur l’histoire de cette figure de la résistance. S’il est celui qui a « sauvé l’honneur des historiens » par son engagement, il a aussi réfléchi sur la Seconde guerre mondiale et les causes de la défaite française en 1940.
Que représente pour l’historienne que vous êtes cette reconnaissance nationale ?
ALYA AGLAN : Je pense que son entrée au Panthéon est motivée par sa résistance. Il y a eu très peu d’intellectuels qui ont résisté jusqu’à en perdre la vie. On pense à Jean Cavaillès, le philosophe des mathématiques, auquel il est d’ailleurs un peu associé dans le souvenir de cet engagement. Je pense que Marc Bloch a sauvé l’honneur des historiens.
Et des universitaires en général.
A.A. : Aussi, puisque l’université sous Vichy a quand même été l’endroit où l’on a installé une chaire de « raciologie » et une chaire d’antisémitisme.
Il y a eu très peu de protestations quand tous les professeurs juifs ont été interdits d’enseignement — sauf quelques exemptés, dont Marc Bloch —, quand on a installé des quotas pour les étudiants juifs. Une sorte d’infamie que l’université a évidemment partagée.
« La citoyenneté est une et indivisible » affirme Alya Aglan
Qu’est-ce qui fait la spécificité de cet historien ? On l’a surtout retenu pour L’Étrange Défaite, qui est devenu chez nous une sorte d’essai divinatoire où l’on pense pouvoir tout étudier sur le déclin français. On oublie de fait que Marc Bloch a d’abord été un historien de l’époque médiévale.
A.A. : Oui, mais lui-même récusait un peu ses spécialités par époque. Il est surtout le fondateur des Annales avec Lucien Febvre, et aujourd’hui encore, les historiens marchent beaucoup dans leurs traces, avec l’idée qu’on décloisonne, qu’on n’est pas historien seulement du national, ni d’une seule époque. Il a certes beaucoup écrit sur les sociétés médiévales, sur les rois thaumaturges.
Que les contemporanéistes lisent et relisent L’Étrange Défaite aujourd’hui, c’est tout à fait compréhensible, mais il faut bien dire que ce n’est qu’un point de vue, la défaite a bien d’autres causes.
Dans L’Étrange Défaite, il s’intéresse au ramollissement moral de l’état-major. Il explique que d’une certaine façon on s’était préparé d’avance à la défaite. C’est peut-être ce qui rend le livre si exceptionnel.
A.A. : Il fait un peu le même constat que Renan après la défaite contre la Prusse en 1870. Il cherche les causes profondes d’une défaite qui est militaire et politique — il ne traite pas tellement le volet politique.
Il comprend cela comme une défaite intellectuelle et morale. Il dit qu’on n’a pas su penser cette guerre, qu’on l’a pensée par rapport aux autres guerres, c’est-à-dire qu’on a rejoué 14-18, voire 1870. Il y aurait eu une sorte d’impréparation morale.
Et au-delà de cela, il dit que c’est une société qui n’a pas su penser tout court — pas seulement penser la guerre. Il a parlé de la paresse intellectuelle, d’un système d’éducation qui met l’accent sur le bachotage et pas sur l’esprit critique qu’on devrait inculquer aux étudiants.
Qu’est-ce qu’on va dire de Marc Bloch demain ? Qu’est-ce que vous aimeriez entendre dans la bouche du chef de l’État ?
A.A. : Il faudrait dire que la citoyenneté est une et indivisible. Le parcours de Marc Bloch nous incite à penser qu’à l’époque où l’État français s’installe à Vichy, le premier réflexe a été de trier entre les citoyens : ceux qui ont été dénaturalisés, ceux qui ont été déchus de la nationalité, comme de Gaulle et les Français libres, ceux qui se sont vus désignés comme juifs et donc exclus de la communauté nationale. C’est ça qu’il faudrait absolument promettre de ne plus jamais faire.
Marc Bloch a fondé l’École des Annales avec Lucien Febvre pour lutter contre les mauvais historiens
Je pense qu’il est important que le président de la République le réaffirme. Marc Bloch ne se reconnaissait pas dans ce qu’il appelait ses « co-statufiés » — il ne voulait pas dire ses coreligionnaires, parce qu’il ne mettait pas en avant sa religion juive. Il était avant tout républicain et historien.
Et d’ailleurs, il a fondé l’École des Annales avec Lucien Febvre pour lutter contre les mauvais historiens, qui sont aussi de mauvais citoyens et de mauvais Européens.
Il refusait une citoyenneté à deux vitesses.
A.A. : Oui, ou à trois ou à quatre vitesses. Je pense que c’est le sens profond du geste de la panthéonisation : au-delà de l’hommage personnel qui lui est rendu, c’est faire entrer au Panthéon tous ces co-statufiés, tous ces résistants martyrisés par les nazis, avec l’aide de l’État français.
« Marc Bloch a retrouvé dans la clandestinité le rôle d’intellectuel que la cité lui avait refusé. »
Vous parlez de la « double mort » de Marc Bloch parce qu’il a été assassiné non seulement par les Allemands dix jours après le débarquement de Normandie, le 16 juin 1944, mais vous dites aussi qu’il a été assassiné à petit feu par les institutions de Vichy et le statut des Juifs ?
A.A. : Bien sûr, puisque dès que vous êtes désigné comme juif, vous n’avez plus les mêmes droits que les autres. Il a été exempté de l’interdiction d’enseigner, mais quand même persécuté.
Toute la législation antisémite, c’est plus de mille lois et décrets, auxquels il faut ajouter les ordonnances allemandes. Tout cela visait à rendre la vie impossible. Sa famille et lui ont souffert de ça.
Et d’autre part, il a retrouvé dans la clandestinité le rôle d’intellectuel que la cité lui avait refusé. Le geste est donc très important : c’est une réparation, un hommage, mais aussi un vrai message à faire passer.
On panthéonise des résistants très différents — Jean Moulin, Manouchian l’année dernière, Marc Bloch. Ce sont à chaque fois des nuances de la résistance. À quelle résistance a-t-on affaire ici ?
A.A. : La résistance de Marc Bloch, c’est ce qu’on appelle la résistance intellectuelle, qui consiste à préparer et à penser l’avenir : quelle société, quelle République, quel type d’enseignement ? Il intègre des cénacles de professeurs et d’experts qui réfléchissent ensemble dans des publications clandestines, comme les Cahiers politiques du Comité général d’études. C’est donc une sorte de laboratoire d’idées.
En parallèle, il prend du galon dans l’organisation de l’unification des mouvements de la zone sud, c’est-à-dire de Libération-Sud, Franc-Tireur et Combat, les trois principaux mouvements qui vont s’unir dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR). Il a des responsabilités régionales très importantes. C’est pourquoi, quand il est arrêté, la presse collaborationniste et nazie annonce qu’on a arrêté « le chef terroriste communiste juif de toute la résistance de la zone sud ». En désignant une arrestation d’un si gros calibre, on désigne toute la résistance comme inspirée par les juifs et les communistes — c’est un permis de tuer. C’est en ce sens une troisième mise à mort.
Il a été historien, résistant, juif pratiquant — mais était-il inspiré par sa pratique religieuse ?
A.A. : Sa cérémonie de mariage a eu lieu à la synagogue, mais je ne pense pas qu’il était pratiquant, et lui-même ne revendiquait pas cette pratique. Il disait : « Je suis français avant tout. »
« Sa génération n’a pas réussi à tuer la guerre » affirme Alya Aglan
Il était très choqué par l’exclusion que signifiaient les lois antisémites, et surtout par l’Union générale des Israélites de France, à laquelle tous les Juifs étaient censés appartenir de manière obligatoire. Il a d’ailleurs, avec d’autres, protesté publiquement contre cette communauté créée à la demande des Allemands pour spolier et persécuter les juifs.
L’Étrange Défaite est utilisé aujourd’hui pour alimenter le déclinisme ou expliquer que la France va s’effondrer — ce qui revient à sortir un écrit historique de son contexte. Vous avez dit qu’il y décrit une faillite morale des élites.
A.A. : Il n’est pas décliniste. C’est un texte écrit à chaud à l’été 1940, publié de manière posthume. On peut imaginer que, s’il avait survécu à la guerre, il l’aurait sans doute remanié.
Il est accablé parce que sa génération, qui a connu 14-18, les tranchées et la mort industrielle des soldats, n’a pas réussi à « tuer la guerre ». Il dit que c’est le retour de l’inutilité de la guerre. Il le vit profondément comme un échec non pas de la Troisième République, mais de la société française.
« Il y a une forme d’injustice à abattre un grand intellectuel »
L’héroïsme guerrier s’est perdu dans les tranchées de 14-18, et qu’il n’y a plus d’héroïsme à faire la guerre en 1939, encore moins en 1940.
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Il y a de Gaulle.
A.A. : Il y a de Gaulle, mais qui est une tête brûlée, totalement isolé, totalement inconnu. À l’été 40, de Gaulle pouvait faire une dépression, parce que personne ne l’a rallié, aucune grande figure de la Troisième République. Il avait quand même René Cassin et quelques autres, mais il pensait avoir beaucoup plus de monde autour de lui, et il a dû se battre pour que son fameux discours du 18 juin soit diffusé.
Demain, en fin de journée, vous allez assister à cette panthéonisation. Vous avez travaillé sur cette période pendant des années, vous connaissez ce personnage par cœur. Ce sera aussi un moment de recueillement. À quoi allez-vous penser ?
A.A. : Je vais penser au fait qu’on doit tourner une page où il y a eu tant d’injustices, tant de malheurs, tant de martyrs. Il y a une forme d’injustice à abattre un grand intellectuel dans un champ et à abandonner son corps avec vingt-neuf autres. La République doit dire : plus jamais ça.
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