Boualem Sansal : « Je suis ni de droite, ni de gauche, je suis Boualem Sansal »

Selene Daniele/AGF/AGF/SIPA

Son livre est en tête des ventes. L’écrivain Boualem Sansal, qui publie La Légende aux éditions Grasset, était l’invité de la matinale de Radio Classique ce mercredi. Libéré des geôles algériennes en novembre dernier, il est revenu sur sa vie en détention, mais aussi sur l’atmosphère politique en France, dénonçant un risque de « fascisation » de la société. 

 

Votre livre est en tête des ventes. Êtes-vous surpris par ce succès et par l’intérêt des lecteurs ?

BOUALEM SANSAL — Je vais de surprise en surprise depuis ma libération. Je ne m’attendais pas à un tel accueil de la part des Français — c’est formidable. Ils m’ont pris en sympathie dès mon arrivée, je le constate chaque jour.

Ils m’arrêtent dans la rue, ils m’embrassent, on fait des selfies, c’est formidable. Et ils semblent attendre quelque chose de moi. Je ne sais pas trop quoi. Peut-être ce que j’ai raconté dans mon livre, La Légende, ou peut-être autre chose. Cela dénote d’une immense inquiétude en France, d’un besoin de quelque chose, des actions immédiates ou des actions plus globales. Les deux, évidemment.

Vous évoquez l’affaire Lyhanna, qui place la justice française au cœur des critiques et de la colère. Quel jugement portez-vous sur ce pays qui remet en cause sa justice — vous qui décrivez, au début de votre livre, une justice expéditive, politique et kafkaïenne ?

B.S. — J’ai l’impression que la justice rame à contresens par rapport aux attentes de la société. La société française, depuis de nombreuses années, a besoin qu’on lui fournisse des grilles de lecture du monde, de la clarté dans l’action politique, de la continuité. Or, tout le système part dans tous les sens, c’est très désordonné, et cela inquiète énormément la population.

Un peuple inquiet peut aller dans des directions très surprenantes, et il faut faire très attention. Une fascisation de la société est toujours possible lorsque l’inquiétude touche aux fondamentaux. Et là, les fondamentaux sont touchés.

Boualem Sansal : « Sur certains sujets, je peux être plutôt RN et sur d’autres sujets, je peux être LFI, pourquoi pas »

Cette fascisation vous inquiète ? D’autant que certains intellectuels, observateurs politiques ou commentateurs vous reprochent, disons les choses, d’être une icône d’une certaine droite, voire d’une droite extrême.

B.S. — Peu importe.

Cela vous choque, cela vous chagrine ?

B.S. — Non, cela ne me choque pas, je comprends très bien. Quand les gens sont dans le désarroi, ils ont besoin de définitions rapides. Et les premiers à avoir parlé, c’est peut-être cette gauche qui me talonne depuis ma libération et qui m’a immédiatement présenté comme représentant de l’extrême droite.

Non — moi, je suis moi. Quand on me pose la question « êtes-vous de droite ? », je réponds : je suis Boualem Sansal. Je peux être, sur tel sujet, plutôt favorable au Rassemblement national, et sur tel autre, presque proche de LFI — pourquoi pas ?

Tiens, vous parlez de LFI. Quand LFI évoque une « nouvelle France » ou le concept de créolisation, est-ce quelque chose qui vous parle — vous qui êtes si attaché à la France et à sa langue ?

B.S. — Oui, ça me parle, dans le sens où LFI s’exprime comme un nouveau prophète : « J’ai la vérité, c’est moi. » La société se pose des questions de fond, elle cherche, c’est normal, c’est l’histoire de l’humanité, on cherche du sens, et le sens varie d’un individu à l’autre, d’un jour à l’autre.

Mais que, dans ces situations, des gens se posent en prophètes, c’est un retour du religieux par l’idéologie. Et ce qu’on observe depuis une trentaine d’années, c’est que l’islam s’installe en France et commence à dicter le sens.

Boualem Sansel : « Quand l’économie se dérègle, elle crée des divisions au sein de la société »

Ça vous inquiète ?

B.S. — Ça me terrifie. Parce que nous avons vécu ça en Algérie, on l’a vécu un peu partout, on le vit aujourd’hui en Iran : des enturbannés décident que voilà, il faut croire de cette manière, vivre de cette manière, et mourir de cette manière. Et la France est sur ce chemin depuis quelques années : de concession en concession, l’idéologie islamiste avance. Elle devient pourvoyeuse de sens, là où autrefois c’étaient les religions au sens large. Aujourd’hui, c’est l’islamisme qui remplit ce rôle.

Vous dites dans le livre que la littérature est une façon d’éviter les questions que soulève la religion, celles qui nous dépassent. Vous écrivez : « Je suis entré en littérature parce que la religion me dépasse. » Et vous citez d’ailleurs la Bible.

B.S. — Tout homme cherche à comprendre et utilise les instruments dont il dispose. Moi, au départ, je suis scientifique, j’ai utilisé les mathématiques. Est-ce que les mathématiques peuvent expliquer le monde ? Oui, dans beaucoup de domaines, absolument. C’est un sens prouvé, expérimenté, indiscutable.

Et puis on se dit : peut-être pas les sciences dures, mais l’économie ? Quand l’économie se dérègle, elle crée des divisions au sein de la société — chômeurs, travailleurs, capitalistes, pauvres — des acteurs en contradiction, en lutte : la lutte des classes. Oui, bon, ça explique beaucoup. Mais quand on avance davantage, l’économie n’explique pas la justice, ni les mathématiques. Alors il y a autre chose : l’idéologie. Et il n’y a rien de plus idéologique que la littérature.

Qu’est-ce que la littérature explique, alors ? Est-elle là pour expliquer ou pour dénoncer l’injustice ?

B.S. — Surtout pas expliquer — ce serait dénoncer ceux qui se prétendent pourvoyeurs de sens pour prendre leur place. Non, la littérature n’a pas à faire cela. Son rôle, c’est de mettre courageusement et clairement le débat sur la table.

La société ne peut fonctionner que sur des débats bien lissés, pour veiller à sa stabilité et à sa sécurité. Mais il faut aussi des francs-tireurs pour aller au-delà. Ce sont les philosophes, et ce sont aussi les écrivains. Moi, je mets les choses sur la table. Si j’ai tort, dites-le-moi. Si vous pensez autrement, discutons-en, c’est ce que je vous propose.

« En prison, on se racontait des histoires, on faisait beaucoup de politique »

Vous écrivez : « Je me suis obligé à penser à la littérature. C’est mon bâton d’aveugle, quand ça grogne dans ma tête, mon talon d’Achille — on m’achèterait avec un bon livre. Je pensais à sa fragilité, à sa puissance, à son malentendu historique avec le pouvoir. La littérature me manquait, j’avais besoin d’elle pour comprendre et me comprendre, et comprendre les personnages du roman qui s’écrivait contre moi. »

Vous avez dit en sortant de prison que vous n’aviez pas écrit en prison — et en fait, vous avez composé avec d’autres prisonniers ?

B.S. — Pas écrire à proprement parler — composer des poèmes. On inventait des poèmes, on se mettait en cercle, comme dans les tribus autour du feu au bivouac. On discutait, on se racontait des histoires, on faisait beaucoup de politique, parce qu’on est des prisonniers et que notre première idée, c’est la liberté. On se posait des questions : le système va-t-il tomber ? On faisait des hypothèses sur la stabilité du régime. Et puis on composait des poèmes, on jouait — on rigolait aussi en prison.

Est-ce que vous avez parlé du président algérien Abdelmadjid Tebboune et des relations franco-algériennes avec vos codétenus ?

B.S. — Tous les jours. Entre nous, oui, mais en faisant attention, parce que parmi les prisonniers, il y a ce qu’on appelle des « moutons », des gens placés là pour écouter et rapporter à la direction.

Boualem Sansal, les relations franco-algériennes semblent se réchauffer. Faites-vous ce constat, ou pensez-vous que c’est un jeu de dupes ? La France doit-elle être ferme, intraitable, ou la méthode douce peut-elle fonctionner ?

B.S. — Un État est très fragile : il ne peut pas faire de concessions sur les fondamentaux. Sur les détails, oui, il n’y a pas de souci. Mais sur les fondamentaux, non.

Boualem Sansal : « Si j’étais Macron, je renverrais Tebboune à ses problèmes internes »

Faut-il accueillir Tebboune à Paris ?

B.S. — Pour moi, non. Tebboune n’a aucune légitimité. Qu’il commence par se faire légitimer dans son propre pays avant de venir dans un pays démocratique. Qu’est-ce qu’il peut apporter à la France ? Rien. Cela fait deux ans qu’il lui fait la guerre, avec des insultes matin et soir. Est-ce crédible de le recevoir et de discuter avec lui après deux années d’insultes et de crachats ? Non. Si j’étais Macron, je le renverrais à ses problèmes internes, qu’il doit régler avant tout autre chose.

Boualem Sansal, certains disent que ce livre aurait dû être mieux relu, mieux édité — et on en revient au débat qui a conduit au départ d’Olivier Nora de chez Grasset et à toute cette polémique. Le livre correspond-il exactement à ce que vous vouliez, malgré une ou deux coquilles ou un anachronisme ?

B.S. — J’ai écrit cela en moins de quarante jours. Quand j’ai commencé à écrire, il y avait une certaine urgence. J’avais besoin de me raconter. J’en aurai peut-être encore besoin. Je ferai peut-être une suite, pourquoi pas. On ne guérit pas de ces choses-là simplement parce qu’on est sorti. Il faut se reconstituer, se reconstruire, digérer une année d’humiliation. La prison est très humiliante — le juge vous traite comme un chien, le gardien, l’administration. On a besoin de se reconstruire, on a besoin de parler.

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Vous écrivez que les régimes algérien et les dictatures en général se méfient des écrivains parce qu’on voit derrière eux des réseaux, des complots.

B.S. — Toute l’administration algérienne enquête encore sur moi en ce moment, ça continue.

Comment est-ce que vous le savez ?

B.S. — Je le lis sur les réseaux sociaux, et j’ai des amis là-bas qui me donnent la température. C’est comme ici en France — il y a des gens qui voient toute l’extrême droite derrière moi. On me sort Bolloré matin et soir. Mais qu’ils aillent le dire à Bolloré ! Je suis en relation avec une maison d’édition, je ne suis pas en lien avec ses actionnaires.

Avez-vous eu le sentiment d’être une prise de guerre, une fois rentré en France après avoir été otage du régime algérien ?

B.S. — C’est normal dans la politique : c’est l’art d’utiliser ce qu’on a sous la main. Il y a probablement des gens qui se sont dit que c’était intéressant de récupérer ce bonhomme. Mais c’est toujours à votre insu — la manipulation n’est pas évidente quand on a affaire à des manipulateurs intelligents.

Certains viennent avec leurs gros sabots, on voit bien la récupération. D’autres sont très habiles. Est-ce que je suis suffisamment vigilant ? Je ne sais pas, mais je fais attention. Mon franc-parler et mon caractère un peu emporté font que je me retrouve parfois dans des situations un peu gênées aux entournures. J’essaie de m’en dépatouiller comme je peux.

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