Joséphine Baker est entrée au Panthéon en 2021 pour son engagement en faveur de la Résistance pendant la Seconde guerre mondiale. Profitant de sa grande popularité, l’artiste de music-hall n’aura cessé de renseigner les uns, de remonter le moral des autres.
Joséphine Baker est devenue française non pas grâce à son engagement, mais en se mariant avec Jean Lion
Le mariage a eu lieu le 30 novembre 1937 à Crèvecœur-le-Grand, dans l’Oise. Le futur marié s’appelle Jean Lion. Grand, beau, élégant, récemment breveté aviateur-pilote, il a fait tourner pas mal de têtes, jusqu’à la dernière en date de ses conquêtes, Joséphine Baker. Depuis 10 ans, c’est une véritable légende, arrivée à Paris de son Missouri natal. Durant les Années Folles, elle a conquis le cœur des Parisiens, de la France et même de l’Europe, grâce à un spectacle à sensation, la célèbre Revue Nègre, où on l’a vue se déhancher avec ce sourire extraordinaire.
La vérité, c’est que Joséphine est en train d’épouser la France. Quatre jours plus tard, en effet, grâce à ce mariage, elle obtient son passeport français. Elle le dira très souvent : elle a reçu la France comme un don du ciel. Elle s’était fait connaître grâce à la célèbre chanson J’ai deux amours, mon pays et Paris. À l’origine, les paroles parlaient des États-Unis, mais dans son esprit, les deux amours vont très vite être Paris et la France.
Joséphine Baker : « Les Français m’ont tout donné, je suis prête à leur offrir aujourd’hui ma vie »
Quant à son idylle avec Jean, on ne peut pas dire que ce soit un succès considérable. Lui est assez coureur. Il a eu toute une vie avant de rencontrer Joséphine et, de son côté, elle est assez volage aussi. Elle a été mariée deux fois. Il faudrait bien plus de doigts qu’il n’y en a sur les deux mains pour compter tous les amants qu’elle a alignés. Une procédure en divorce va suivre assez vite, après une seule année de vie commune. Mais Joséphine est désormais adoptée. Elle est citoyenne française, ce qui la comble.
Une espionne au service de la France, Joséphine Baker devient une « honorable correspondante »
Joséphine fait partie de ceux qui ont observé de près la montée des périls, notamment la montée du nazisme en Allemagne. Elle s’y est rendue à plusieurs reprises pour s’y produire et a pu observer tout ce qui se passait. Elle vient d’ailleurs, en la personne de Jean Lion, d’épouser un Juif. Elle prend la mesure de la menace qui plane sur les populations juives notamment, mais pas seulement. Elle se manifeste pour ce combat permanent qu’elle mène pour l’acceptation de toutes sortes de différences. C’est donc en connaissance de cause qu’elle a prononcé ces fameuses paroles : « Les Français m’ont tout donné, je suis prête à leur offrir aujourd’hui ma vie. »
En septembre 1939, elle rencontre Jacques Abtey, capitaine des services secrets français. Né Allemand, originaire du Haut-Rhin, il maîtrise parfaitement la langue et la culture germaniques. Il fait partie de la section Allemagne au service français du contre-espionnage. On est à l’époque où la France vient de déclarer la guerre à l’Allemagne, le 3 septembre. Jacques Abtey a la responsabilité de recruter des « honorables correspondants ».

Qu’est-ce qu’un honorable correspondant ? Une personnalité qui, par son implantation dans un milieu économique ou politique, par ses déplacements faciles, par l’incroyable carnet d’adresses qu’elle possède, peut fournir des renseignements sur les activités de pays hostiles. Joséphine Baker, qui a ses entrées absolument partout, dans toutes les ambassades et tous les consulats, est l’idéale recrue pour ce genre de service.
Joséphine Baker cachait des informations secrètes dans ses sous-vêtements
Au Portugal, lors de sa tournée de 1941, elle rapporte une synthèse écrite à l’encre sympathique sur une partition musicale. Par ailleurs, elle glisse dans des livres d’une librairie de Lisbonne des papiers qu’un agent anglais vient chercher peu de temps après. Il faut savoir repérer le bon livre, mettre le papier à la bonne page, puis l’agent passe chercher les documents. La librairie a été choisie tout près du théâtre où elle se produit.
« Qui oserait fouiller Joséphine Baker jusqu’à la peau ? »
Elle poursuit sa tournée dans la péninsule, à Barcelone, à Valence, à Madrid. Ce qui est étonnant, c’est que partout où elle se produit, elle est reçue en grande pompe, bien qu’elle soit un agent très actif de renseignement pour les Alliés. Joséphine inscrit toutes les informations qui lui parviennent sur des papiers qu’elle accroche à ses sous-vêtements. Plus tard, elle racontera avec humour la façon dont elle se promenait couverte de petits secrets. « Qui oserait fouiller Joséphine Baker jusqu’à la peau ? Ils sont bien mis à l’abri, attachés par une épingle à nourrice. D’ailleurs, mes passages en douane s’effectuent toujours dans la décontraction. Les douaniers me font de grands sourires, me réclament effectivement des papiers, mais les papiers qu’ils me réclament, ce sont des autographes. »
En 1942, la santé de Joséphine Baker décline, elle ne pèse plus que 28 kilos
Alors qu’elle se produit au Maroc à la fin du mois d’avril 1942, elle tombe malade. Jusqu’en décembre, elle séjourne à la clinique Mers Sultan de Casablanca. Elle est victime de péritonites à répétition, fait une paratyphoïde qui dégénère en septicémie et même une embolie. Son état de santé est vraiment très mauvais. Pendant toute cette période de soins, elle reçoit quand même la visite de diplomates, d’officiers. On raconte que sa chambre d’hôpital est devenue un véritable nid d’espions. Seule grande joie : elle apprend le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, l’opération Torch. Extraordinaire nouvelle.
Dès le début de l’année 1943, après sa convalescence dans le palais de Si Mohammed Menebhi, elle songe à remonter sur scène. Elle a perdu beaucoup de poids, elle pèse 28 kilos. Elle est très affaiblie, mais elle reprend des forces. Elle se produit dans le grand théâtre de Casablanca.
Joséphine Baker est entrée au sein des Forces françaises libres avec effet rétroactif
La direction des services de renseignement de sécurité militaire à Alger produit une note au mois d’avril 1943. Voilà ce qu’on peut y lire : « Les sentiments nationaux de Joséphine Baker ne sont absolument pas discutables. Son dévouement est sans borne, son désintéressement est total. D’un esprit prompt et dynamique, Joséphine est capable de nous rendre des services dans l’étude des milieux des grands chefs marocains où elle est on ne peut mieux introduite. »
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Elle accepte de prendre part à une tournée dans les camps américains sans être payée. Ce n’est pas simple : elle se produit sur des tréteaux faits de quelques planches posées sur des bidons vides. On colle à l’arrière de la scène une grande toile tendue. Elle se produit ainsi à Oran, à Alger. Puis ce sont les forces britanniques qui la sollicitent. Elle parcourt toute l’Afrique du Nord et même une partie du Proche-Orient en donnant des représentations jusqu’au Caire, jusqu’à Beyrouth. À son retour à Alger, elle dîne avec des hautes personnalités des Forces françaises libres qui décident de régulariser sa situation par un acte d’engagement officiel au sein des FFL avec effet rétroactif.
Franck Ferrand
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