Canicule à Paris: «Je suis très surpris de l’inaction entre 2019 et aujourd’hui», déclare Jean-Michel Blanquer

Chang Martin/SIPA

Alors que la France sort d’une nouvelle canicule, Jean-Michel Blanquer appelle les collectivités territoriales et les établissements scolaires à s’équiper et à s’adapter afin de faire face aux prochains épisodes caniculaires. À l’aune de la présidentielle de 2027, l’ancien ministre de l’Éducation nationale et président fondateur du Laboratoire pour la République insiste sur la nécessité de mettre en place un véritable dialogue démocratique. 

 

Que vous inspire ce texte accordant plus d’autonomie à la Corse, adopté la semaine dernière en première lecture ?

JEAN-MICHEL BLANQUER : Le risque, c’est évidemment l’ouverture d’une boîte de Pandore considérable. Le texte fait référence à un lien spécifique de la région avec la terre, la culture, la langue, comme si ce n’était pas le cas dans d’autres régions de France.

Il n’y a en réalité que des raisons de reconnaître, non juridiquement, que la Corse est magnifique, qu’elle a de nombreux atouts, qu’elle doit rebondir sur le plan économique et social, et que la solidarité républicaine ne lui fait pas défaut. Tout cela renvoie à des enjeux économiques et sociaux bien réels qu’il faut prendre à bras-le-corps. Au lieu de cela, on emprunte de fausses pistes institutionnelles en allant toujours plus loin dans la dérogation.

Jean-Michel Blanquer: « La difficulté n’est pas institutionnelle, elle est économique et sociale »

La collectivité de Corse dispose déjà de beaucoup de pouvoir, et les résultats sont là : on a davantage de crimes organisés, de mafias en Corse. Faut-il aller encore plus loin dans l’affaiblissement de l’État, alors que de nombreux Corses, qui constituent à mon avis une majorité silencieuse, veulent l’État régalien, l’ordre public, et aiment la France ? Les Corses ne sont pas discriminés ; ils nous ont donné un empereur, de magnifiques serviteurs de l’État, de magnifiques entrepreneurs. C’est encore vrai aujourd’hui.

La difficulté n’est donc pas institutionnelle, elle est économique et sociale, liée à l’insularité. Il faut encourager tout ce qui permet l’épanouissement corse. En tant que républicain, on est souvent caricaturé comme jacobin, mais je suis en réalité très girondin : je suis favorable à des pouvoirs importants pour les collectivités locales, à condition qu’ils soient les mêmes pour tous.

La France désinvolte sur le sujet des revendications régionales ?

Comparez l’Allemagne et l’Espagne : l’Allemagne est fédérale, très décentralisée, mais tous les Länder sont égaux entre eux, ce qui fonctionne bien, même si l’AfD [parti d’extrême droite en Allemagne] au pouvoir dans un Land poserait un vrai problème. L’Espagne, elle, est un État régionaliste où l’on voit une surenchère permanente sur les statuts.

Nous, Français, nous sommes désinvoltes par rapport à cela, nous faisons comme si ce sujet n’existait pas en Europe. Les demandes de statut particulier du Pays basque, de la Bretagne, de l’Alsace, ne mobilisent pas les foules parce qu’on a d’autres préoccupations quotidiennes, mais ce sont des enjeux à long terme de la République. Si on aime la France, on doit être très attentif à ces risques qu’on fait prendre au pays.

Sans la République et ses fondements, la France risque de tomber dans l’autoritarisme

Comment interprétez-vous ces signaux, ces particularismes ? Certains parlent de nationalisme, d’autres de régionalisme, d’autres encore d’archipelisation. Vous évoquez, avec Manuel Valls, le communautarisme. Comment l’expliquer, il y a des phénomènes sérieux derrière ?

JM.B. : Vous avez raison de chercher une matrice commune. Ces phénomènes ne concernent d’ailleurs pas que la France. Regardez le Royaume-Uni : à force de céder au communautarisme islamiste, à force de faire preuve de désinvolture sur les enjeux d’unité, il est en voie de grande fragmentation.

Le problème central, c’est que nos sociétés contemporaines, qui sont les premières à connaître une si longue période de démocratie et de paix, risquent de n’avoir que la démocratie sans la République et donc de se déséquilibrer. Autrement dit, si aux droits et libertés ne s’ajoutent pas le contrat social, le bien commun, le sens de l’intérêt général, elles auront de telles contradictions internes qu’elles finiront par rechercher l’autoritarisme.

C’est ce que nous voyons aujourd’hui aux États-Unis. Pour éviter quelque chose de semblable en France, il faut prendre au sérieux le bien commun et la citoyenneté française, avec ses droits et ses devoirs. Cela peut paraître abstrait, mais nous avons là des cas pratiques. Si on ne sonne pas l’alerte, il n’y aura aucun problème demain matin, mais après-demain, ce sera une autre histoire.

Édouard Geffray, votre successeur en tant que ministre de l’Éducation nationale réclame de la rigueur sur l’orthographe, puis il s’est montré plus souple quinze jours plus tard à cause de la chaleur. On retrouve aujourd’hui une habitude chez les professeurs manière de noter bienveillante qui va au-delà de ce que doit être une copie correctement notée ?

JM.B. : Il y a toute une pente à remonter, et elle ne se remonte pas en un jour. La baisse du niveau en orthographe est un phénomène qui dure depuis les années 1980. Entre 2017 et 2022, nous avons énormément mis l’accent là-dessus, principalement à l’école primaire, pour des élèves qui ne passent pas encore le bac.

La pente à remonter est tellement colossale qu’elle requiert des efforts considérables et de véritables changements de mentalité, aussi bien dans les corps intermédiaires que dans le corps professoral.

« 40% d’une génération obtient le baccalauréat professionnel ou technologique » rappelle Jean-Michel Blanquer

Les programmes de l’école primaire, les évaluations mises en place en début de CP, CE1, CM1, 6e, 4e, 2nde mesurent l’orthographe, la rapidité de lecture, la compréhension de texte. C’est un effort gigantesque qui a été commencé, malheureusement un peu abîmé depuis 2022 par le fait qu’il y ait eu sept ministres de l’Éducation nationale successifs. Je salue néanmoins l’effort d’Édouard Geffray pour reprendre cette ligne d’exigence en matière d’orthographe.

On a quand même le sentiment que si on était trop sévère au bac, on ne pourrait plus accueillir tous les élèves ?

JM.B. : Oui, mais n’oublions pas qu’on simplifie parfois beaucoup ce sujet. On dit que 80 % d’une génération a le bac, mais seulement 40 % obtient le baccalauréat général. Le reste, c’est le bac professionnel et le bac technologique. Ce n’est pas 80 % qui ont le bac, c’est 80 % qui ont les bacs. On dit souvent qu’il n’y a pas assez d’enseignement professionnel, mais en réalité la moitié des jeunes de cette génération va vers le professionnel et le technologique.

Le système scolaire doit être discuté et considéré comme un véritable projet de société

C’est quand même normal de certifier la fin de l’enseignement secondaire. Ce qui est vraiment nouveau, c’est une meilleure répartition des élèves dans l’enseignement supérieur en fonction de leur niveau, avec un rôle accru des mentions dans la sélection des étudiants. On n’arrive plus en médecine par tirage au sort par exemple, comme c’était le cas auparavant. Des progrès ont été accomplis, mais là aussi c’est une pente à remonter.

Il faut bâtir un véritable contrat social français sur ce qu’on attend du système scolaire et sur les compétences et connaissances qu’un jeune doit maîtriser à l’âge adulte, c’est un projet de société.

Vous avez vous-même connu une canicule en tant que ministre, à la fin de 2019. Comment appréciez-vous le débat sur la climatisation des établissements scolaires ?

JM.B. : Avant d’être ministre, j’ai été recteur de Guyane, où il fait chaud en permanence. Dans certains cas, il y avait la climatisation, mais la plupart du temps il y avait surtout des systèmes d’aération très bien faits et une isolation qui suffisaient à apporter la réponse. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut au moins l’un ou l’autre, pas rien du tout.

Les collectivités locales doivent s’équiper pour faire face à la chaleur

En 2019, j’ai reporté le brevet parce que les conditions étaient insupportables, mais aussi pour sensibiliser durablement tous les acteurs. J’avais lancé un appel aux collectivités locales pour qu’elles s’équipent, certaines l’ont fait, d’autres non. Ce sont elles qui en sont responsables aujourd’hui. Je suis très surpris par l’inaction à Paris entre 2019 et aujourd’hui.

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Parlons de votre université d’été, les 28 et 29 août à Sens. Qui sont les invités ?

JM.B. : Vous aurez de grands experts comme Philippe Aghion, ainsi que de belles surprises sur l’intelligence artificielle et sur les grands sujets qui occupent l’esprit public, car nous sommes face à plusieurs révolutions simultanées.

Au-delà des experts, vous aurez aussi des responsables politiques : Édouard Philippe et François Hollande débattront ensemble. Il y aura aussi Sébastien Lecornu, François Baroin, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Karim Bouamrane, Jérôme Guedj, des invités de gauche et de droite républicaine.

Jean-Michel Blanquer veut créer un véritable dialogue démocratique

Je crois qu’on peut proposer pour la prochaine présidentielle un projet de société centré non sur les personnes, mais sur le fond. Nous avons des propositions très concrètes, avec un vrai travail en amont. Par exemple sur l’aménagement du territoire, gouverner la France, c’est d’abord veiller à son équilibre territorial, or nous avons abandonné l’aménagement du territoire depuis trente ou quarante ans.

Pourquoi ne pas inviter des gens plus aux extrêmes ? Pas de RN, pas de LFI ? On ne peut pas discuter avec eux ?

JM.B. : Il m’arrive de débattre avec eux. Mais pendant ces deux jours, on réussit à se parler avec courtoisie et respect, dans l’idée d’un dialogue démocratique. La forme dit quelque chose du fond.

J’invite donc les gens avec qui on peut non seulement dialoguer, mais aussi apprécier la différence de l’autre, faire évoluer et affiner son opinion. C’est ouvert à tous, on peut s’inscrire sur Internet. On appelle cela « Faire Sens ensemble » parce que je crois qu’il y a un projet de société possible et qu’on peut dire à un jeune de 20 ans aujourd’hui que oui, les choses pourront aller mieux dans la France de 2030, 2040, 2050.

 

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