Georges Pompidou se savait malade avant de gouverner, les révélations du journaliste Patrice Duhamel

SIPAHIOGLU/SIPA

C’est ce qu’on appelle un scoop. Patrice Duhamel, directeur général de Radio France et de France Télévision, journaliste politique du temps de l’ORTF publie un livre, Le Crépuscule des Dieux (éditions de l’Observatoire), dans lequel il révèle que Georges Pompidou, mort avant la fin de son mandat, se savait malade avant d’accéder au pouvoir – comme François Mitterrand. Invité de la matinale de Radio Classique, il revient sur ce secret d’État caché pendant une cinquantaine d’années. 

 

 

Racontez-nous ce qui s’est réellement passé avec la maladie de Georges Pompidou, qu’il a cachée tout en ignorant de quoi il souffrait. Vous avez eu accès à des documents inédits qui apportent des informations nouvelles sur un véritable mensonge d’État.

PATRICE DUHAMEL : J’ai eu accès à un document qui m’a saisi dès la première lecture, il y a environ sept à huit mois. J’avais déjà bien avancé sur le livre, mais il remettait en cause tout ce que je pensais savoir sur la maladie de Georges Pompidou. Il s’agit du journal tenu par le grand professeur Jean Bernard — un homme tout à fait exceptionnel — qui était l’un des trois médecins de Georges Pompidou. Et je dis bien l’un des trois, car cela fait partie du drame : il n’avait pas le droit de voir Georges Pompidou. Il ne l’a vu qu’à la veille de sa mort.

Mais lui savait tout.

P.D. Ce journal est absolument saisissant. Écrit une à deux fois par semaine, le professeur Jean Bernard y consigne tout. Il faut savoir qu’il était à l’époque une figure médicale absolument majeure, académicien français, futur président du Comité d’éthique nommé par François Mitterrand, gaulliste fervent, résistant exemplaire.

Et tout commence le 17 octobre 1968. Georges Pompidou avait eu un petit souci de santé pendant les vacances, après avoir quitté Matignon au lendemain de mai 68. Il avait fait une hémorragie des gencives en Bretagne et, à son retour à Paris, il était vraiment épuisé. Son fils, médecin, fait faire des analyses plus poussées et les apporte au professeur Jean Bernard. Celui-ci les examine avec Alain Pompidou et le médecin de famille, le docteur Vignalou, et conclut : « C’est une leucémie lymphoïde chronique. » Il évoque une espérance de vie comprise entre un et dix ans.

Patrice Duhamel : « Pompidou sait qu’il a une maladie du sang, qu’il fait des hémorragies »

Peu à peu, au fil des analyses qu’il reçoit en permanence — et c’est un très grand médecin, il a quasiment inventé l’hématologie moderne, il soignait d’ailleurs en parallèle le Chah d’Iran atteint de la même maladie — il comprend que l’on sera bien plus près de l’année que des dix ans.

Pompidou, lui, sait. Il faut être très précis. Avant même son élection, il sait qu’il est malade et très malade. Il sait que c’est une maladie du sang, qu’il fait des hémorragies. Son fils lui montre les résultats. Pompidou n’est pas médecin, mais il voit bien que c’est un problème.

En tout cas, Pompidou sait qu’il a une maladie sérieuse, et il va quand même se présenter à la présidence.

P.D. Il sait également qu’il est question qu’il soit transfusé. Mais garder le secret sur des transfusions, ce n’est pas évident quand on est candidat à la présidence de la République. Et cela aura des effets politiques immédiats. Dans le journal, Jean Bernard évoque l’appel de Rome — début 1969, Pompidou déclare à quelques journalistes, en allant voir le pape : « Le jour où le général s’en va, je serai candidat. » Colère du général de Gaulle — surtout en privé, plus modérée en public, parce que de Gaulle sait, par Jacques Foccart, son conseiller de l’ombre, que Pompidou est malade.

Donc dans son cercle le plus secret, de Gaulle est informé de la maladie de Pompidou, et cela modère sa réaction publique.

P.D. Exactement. De Gaulle aurait pu frapper bien plus fort. Il se contente de faire dire, à l’issue d’un conseil des ministres : « J’ai été élu pour sept ans, je ferai mes sept ans. » Et ce que note le professeur Jean Bernard à propos de l’appel de Rome, c’est que cet acte est la conséquence directe du traitement.

Pompidou reçoit un traitement de cheval, notamment de la cortisone qui agit comme un euphorisant

Pompidou sait qu’il suit un traitement de cheval — de la cortisone à haute dose, avec des effets physiques marqués. Jean Bernard indique que l’appel de Rome est en partie l’effet de cette cortisone, qui agit comme un euphorisant. Il y a donc des effets politiques directs. On sent très bien que le professeur considère que Pompidou n’aurait pas dû se présenter.

Pour ce qui est des difficultés de Pompidou à exercer son mandat jusqu’à la mort — les voyages à Reykjavik, à Moscou, en Chine — on peut presque parler d’une agonie politique. Mais ce que l’on veut savoir, de vous, homme de radio et de télévision : comment, à partir du moment où la maladie est connue de quelques-uns, fabrique-t-on un mensonge d’État ? L’entourage n’est pas transparent…

P.D. L’entourage ne sait pas. Il perçoit que le président est très affaibli et épuisé, mais il ne sait pas réellement à quel point. Et l’ORTF — qui est à l’époque le seul média audiovisuel, il n’y a ni chaîne privée, ni chaîne d’information en continu — va entretenir ce secret.

S’il y avait eu CNN ou LCI à l’époque, ça n’aurait pas pu tenir.

P.D. Il y aurait eu un breaking news avec des médecins en plateau pour expliquer ce qu’était cette leucémie.

Et vous, vous avez participé à cela ?

P.D. J’étais à Reykjavik ce fameux jour où l’on découvre le changement de physionomie du président. Il a le visage gonflé, il a du mal à descendre la passerelle de l’avion. Je me trouve au pied de l’avion, à côté d’un confrère américain qui se tourne vers moi et me dit : « Mais votre président est mourant. » Je lui réponds non, qu’il souffre de grippes à répétition — c’était la thèse officielle : grippe, fatigue, hémorroïdes…

« Savez-vous garder un secret d’État ? »

Et qu’est-ce que vous pensiez vraiment à ce moment-là ? Est-ce que vous mentiez à votre confrère ?

P.D. Non, à ce moment-là, j’y croyais sincèrement. Je suis fils et frère de médecin, mais je ne suis pas médecin moi-même. En revanche, ce jour-là, on me fait revenir à Paris en urgence. Les archives vidéo existent. Et dès mon retour, je suis convoqué par un des patrons de l’information, qui me demande : « Savez-vous garder un secret d’État ? »

J’avais 26 ou 27 ans, je bafouille un oui peu glorieux. Et on m’annonce le secret d’État : pas de gros plan du président de la République. J’ai compris immédiatement que c’était grave, que ce n’était pas une grippe. À partir de ce moment-là, je savais que c’était sérieux, sans savoir exactement de quoi il s’agissait.

Les services de l’ORTF, qui préparent habituellement des nécrologies et des images d’archive pour toutes les grandes personnalités, ont eu l’interdiction d’en préparer pour Pompidou, par peur qu’on découvre le secret. Si bien qu’au moment de sa mort, il n’existe pas de portrait. Et c’est finalement une équipe japonaise qui détenait les meilleures images. L’avion qui les ramenait à Tokyo a été fait atterrir à Athènes — on ne pouvait pas survoler l’Union soviétique à l’époque, c’était la Guerre froide — et le premier grand portrait de Pompidou diffusé sur la première chaîne était celui réalisé par la télévision japonaise, avec le commentaire en japonais remplacé par un commentaire en français.

Ce qui n’est pas franchement déontologique.

P.D. Absolument. Et ce document a d’ailleurs disparu des archives : j’ai cherché, et si les images de Reykjavik sont visibles sur le site de l’INA, ce portrait-là est introuvable.

Patrice Duhamel : « ni Pompidou ni Mitterrand n’avaient la force de présider, ni le courage de démissionner »

Ces archives du professeur Bernard sont tellement bouleversantes qu’elles vous ont obligé à revoir le plan de votre livre. Il y a donc d’un côté ce récit de la fin de vie de Pompidou — avec des entrées dans son intimité presque troublantes — et de l’autre, une réflexion plus large sur la santé des présidents et le secret qui les entoure. L’interview touche à sa fin : quelle conclusion tirez-vous, sur l’information et la politique ?

P.D. Il y a l’aspect du secret d’État et de l’intimité. Dans le livre, je présente les faits. Dans la conclusion, je donne mon sentiment personnel. Je pense que la maladie d’un président de la République ne doit pas être un secret d’État. Alors, que faut-il dire exactement ? C’est une question à débattre avec les médecins.

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Mais le chef des armées, le seul qui dispose de la maîtrise de la dissuasion nucléaire, lorsqu’il est très malade et très souffrant — comme l’ont été Pompidou puis Mitterrand — cela pose un problème politique, institutionnel, et même philosophique. J’écris que c’est une anomalie démocratique. Et je conclus — je reconnais que c’est un peu rude — en disant que ce que j’ai observé, c’est que dans les dix-huit derniers mois à deux ans, ni Pompidou ni Mitterrand n’avaient la force de présider, ni le courage de démissionner.

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