Le prix Nobel d’économie 2025 Philippe Aghion était l’invité de la matinale de Radio Classique. Au lendemain de l’annonce de la candidature pour la présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, il a réagi au programme économique du leader de La France Insoumise. Il pointe des dépenses publiques massives, qui ne seront pas accompagnées de recettes fiscales adéquates. « C’est l’anti-Draghi », résume-t-il.
C’est une question centrale : estimez-vous que la France est entrée dans une période de stagflation, croissance nulle doublée d’une inflation estimée à 2 % ?
PHILIPPE AGHION : Nous sommes effectivement dans une période de croissance atone et l’inflation remonte — ce sont les prévisions du FMI. Mais on est loin de la stagflation des années 70, où l’on avait une inflation à deux chiffres et des récessions. Là, on est en croissance molle et l’inflation est sous contrôle. 2 % de plus, 1 % de plus, ce n’est pas du tout comparable aux années 70. Et nous avons la Banque centrale européenne qui est là pour contrôler. Ce n’est pas la même chose que ce qu’on a vécu après le premier choc pétrolier.
Vous faites référence aux années 70. Feriez-vous des comparaisons entre la crise de 73-74, provoquée par les chocs pétroliers, et aujourd’hui ?
P.A. L’augmentation du prix du pétrole est un facteur d’inflation : elle augmente les coûts, les entreprises répercutent sur leurs prix, ce qui fait baisser la croissance. Du côté de l’offre, le coût de production augmente, les entreprises réduisent leurs quantités produites. Du côté de la demande, les ménages dépensent davantage pour l’essence, il reste moins à dépenser sur les autres biens et services, la demande globale se ralentit. Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre.
Philippe Aghion : « Il y a une tension sur les finances publiques, mais il y a des sources d’économies réalisables »
Mais la différence est considérable : en 73-74, le prix du pétrole a quadruplé, avec une inflation bien plus importante. Aujourd’hui, d’abord, la BCE peut agir — nous n’avions pas l’équivalent à l’époque. Et puis nous avons le nucléaire. C’est justement la crise pétrolière qui nous a conduits à construire des centrales nucléaires. J’ai d’ailleurs l’honneur d’occuper à l’Académie le fauteuil de M. Boiteux, qui a dirigé EDF et mis en place le programme nucléaire. Nous sommes donc dotés de sources alternatives d’énergie que nous n’avions pas à l’époque.
Les prévisions de croissance permettent à l’État de faire des prévisions budgétaires. Quand la croissance n’est pas au rendez-vous, peut-on craindre une crise des finances publiques ?
P.A. Il y a effectivement une tension sur les finances publiques, mais il y a des sources d’économies réalisables. On n’est pas obligé de remplacer tous les fonctionnaires qui partent à la retraite. La suppression de la taxe d’habitation a coûté très cher — on peut en rétablir une forme indirecte en réduisant les transferts à certaines collectivités territoriales et en leur laissant la possibilité d’imposer. Il y a certaines niches fiscales à examiner de plus près : la niche Dutreil, très utile pour les transmissions d’entreprise, est parfois utilisée de manière abusive, avec des biens non professionnels qui y sont intégrés. La fraude sociale et fiscale offre encore des marges.
Il faut réorganiser l’Etat, pas le réduire à son minimum, selon Philippe Aghion
Le crédit impôt recherche est utile, mais on peut facilement économiser 1 milliard : au-delà de 100 millions d’investissements en R&D, le taux de subvention passe de 30 % à 5 %, et les grands groupes se découpent pour rester au taux de 30 %. Il y a différentes sources qui permettent à court terme de réaliser des économies et de faire en sorte que la dépense publique croisse moins vite que le PIB. À plus long terme, il faudra augmenter le taux d’emploi et innover davantage pour accroître notre productivité. En France, on ne travaille pas assez — pas au sens des actifs, mais en termes de taux d’emploi global.
Quand vous dites que des gens ne travaillent pas assez, à qui pensez-vous exactement ?
P.A. Je pense au taux d’emploi des jeunes et des seniors. Le taux d’emploi des jeunes est insuffisant faute d’adéquation entre l’offre et la demande de travail — c’est tout le problème des qualifications. Il faut développer l’apprentissage. Et du côté des seniors, on a eu recours de manière abusive aux ruptures conventionnelles, ce qui pèse sur le taux d’emploi. Il faudra reprendre la réforme des retraites. Il y a en France une demande de flexibilité : un âge couperet ne fonctionne pas. Une réforme avec des points, ou autrement, qui laisse aux gens la liberté de partir plus tôt avec un peu moins, ou plus tard avec un peu plus. Ce chantier peut tout à fait être repris dans l’année qui vient.
Tous les économistes que j’ai reçus cette année soulignent une dette abyssale dont les deux tiers proviennent de l’État providence — retraites, assurance maladie. Faut-il en réduire le périmètre pour faire des économies ?
P.A. Je pense qu’il faut réorganiser l’État, pas le réduire à son minimum. La révolution de l’intelligence artificielle va détruire des emplois, mais en créer de nouveaux. Des entreprises qui utilisent l’IA deviennent plus productives, la demande mondiale pour leurs produits augmente, et l’IA génère de nouvelles idées qui créent de nouveaux emplois. Mais il faudra un système capable de lisser la transition des anciens emplois vers les nouveaux.
Je suis très favorable à la flexisécurité danoise, ce qui implique un rôle fort de l’État, un système éducatif performant qui apprend les savoirs de base et apprend à apprendre. En matière d’éducation et d’organisation du marché du travail, l’État doit être présent. Mais dans certains domaines, on n’a pas nécessairement besoin de remplacer les fonctionnaires qui partent à la retraite. Ce n’est pas moins d’État qu’il faut, c’est autrement de l’État.
Philippe Aghion : « l’Europe doit se réveiller et créer un écosystème qui favorise l’innovation de rupture »
Trump a relancé la guerre douanière, notamment sur le secteur automobile européen. Sur le plan industriel, la France semble prise en étau entre la Chine, avec des prix très compétitifs, et les États-Unis qui relèvent leurs tarifs douaniers. Comment exister entre le marteau et l’enclume ?
P.A. La clé, c’est l’innovation. Il faut sortir du milieu de gamme, monter en gamme pour échapper à la concurrence chinoise, tout en sachant produire des véhicules électriques abordables. Pour les deux, il faut innover. Il faut davantage internaliser — sur les batteries, par exemple, nous sommes compétents. Des collègues au Collège de France, comme Jean-Marie Tarascon, sont de grands spécialistes en la matière. Il faut internaliser logiciels et batteries. Il faut investir davantage dans la recherche et l’innovation. Et je pense qu’on peut coopérer avec la Chine dans certains domaines, en s’assurant simplement que les transferts de technologie ont lieu dans les deux sens.
On entend beaucoup parler du décrochage économique de l’Europe par rapport aux États-Unis. Confirmez-vous que cet écart est important, qu’il se creuse, et que l’Europe devient un pays en voie de développement ?
P.A. Je ne sais pas s’il faut aller jusque-là, mais effectivement, le PIB par tête des Européens décroche par rapport aux États-Unis depuis la fin des années 80, alors qu’on était en phase de rattrapage entre 1945 et 1985. Ce décrochage s’explique d’abord par la révolution des technologies de l’information, dont nous n’avons pas profité — le cloud, les logiciels que nous utilisons sont américains ou chinois, pas européens.
Pourtant, la recherche de base en Europe est excellente, mais nous n’avons pas su traduire notre recherche fondamentale en innovations de rupture. C’est tout l’objet du rapport Draghi : l’Europe doit se réveiller et créer un écosystème qui favorise l’innovation de rupture. La France doit en être un pilier.
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Jean-Luc Mélenchon a annoncé hier sa candidature à l’élection présidentielle. Son programme économique est-il crédible selon vous ?
P.A. Je rejoins tout à fait l’analyse de Jean Peyrelevade : le programme de Mélenchon, [prévoit] des dépenses publiques massives, une hausse massive du SMIC, des embauches publiques massives. Et pour financer tout ça, il propose de taxer les riches et les entreprises. Mais il y a l’effet Laffer — trop d’impôt tue l’impôt. Des études le montrent : la taxe Zucman, par exemple, ne rapporterait pas 20 milliards, mais au maximum 4. On se retrouverait donc avec des dépenses massives non couvertes par des recettes fiscales adéquates, un déficit qui flamberait, une dette publique en hausse rapide, une rupture avec les règles européennes. C’est l’anti-Draghi : au lieu d’aller vers l’innovation et la maîtrise des finances publiques, c’est exactement l’inverse.
Il propose aussi de taxer Total pour compenser les effets de la crise des carburants sur l’inflation. Bonne ou mauvaise idée ?
P.A. Ce que propose le Premier ministre est la bonne approche : dire à Total de montrer qu’il est capable de faire des gestes, de limiter la hausse des prix. Ce que le gouvernement doit faire, c’est d’abord cibler les aides vers les plus vulnérables, et ensuite utiliser les revenus supplémentaires de la TVA pour accélérer l’électrification et la transition énergétique.
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