« La France et l’Europe disposent de bien plus d’atouts qu’elles ne le pensent », estime le géopolitologue François Heisbourg

JULIEN DE FONTENAY/JDD/SIPA

François Heisbourg, est conseiller principal pour l’Europe à l’IISS et conseiller spécial à la Fondation pour la Recherche Stratégique. Il publie L’Europe face aux prédateurs, aux éditions Odile Jacob.

Comparée à ses adversaires, l’Europe a des atouts décisifs : le géopoliticien François Heisbourg nous l’explique au micro de David Abiker

 

C’est peut-être l’annonce la plus importante de cette crise du moment entre la guerre en Ukraine et le blocus du détroit d’Ormuz. Il s’agit d’une sortie du chancelier allemand à laquelle a répondu Donald Trump, qui annonce une réduction du nombre de soldats américains stationnés en Allemagne. Sommes-nous là dans un vrai tournant de l’après-Deuxième Guerre mondiale ?

FRANÇOIS HEISBOURG — La réponse courte, c’est oui. Monsieur Trump est un homme auquel on est habitué à voir dire le matin le contraire de ce qu’il dira l’après-midi. Mais il y a quelques sujets sur lesquels il fait preuve d’une constance dans la durée : sa vision de l’Europe, sa vision des alliances, qui sont pour lui des arnaques. L’OTAN est une arnaque que les Européens ont imposée aux Américains. Ça fait 40 ans qu’il tient le même langage, depuis qu’il s’exprime par écrit ou à l’oral sur les questions de politique étrangère et de sécurité — il n’a pas varié d’un pouce.

Ce qu’il a dit hier en rebond aux propos de Monsieur Merz, il fallait s’y attendre. Ce n’est pas en soi une surprise. Cela signifie clairement que les Européens vont devoir se prendre en charge en matière de défense de façon beaucoup plus importante, pour ne pas dire exclusive, dans les années qui viennent, face à une Russie qui reprend du muscle dans la guerre en Ukraine, et face aux prédateurs de façon générale. Les Américains ne seront plus là pour nous tenir la main.

Faisons un détour par le détroit d’Ormuz, puisque c’est le sujet de votre livre. Ce détroit va être bloqué longtemps : c’est ce que promet Donald Trump, qui estime que le blocage est plus intéressant stratégiquement que les bombardements.

F.H. — Il a dit le contraire le matin même, alors qu’il se faisait mettre en scène sur le thème « Monsieur Gentil, c’est fini », sur fond de paysage où éclataient les bombes dans tous les sens. Il n’agira peut-être pas en fonction de cette déclaration. Mais les marchés, eux — et c’est très intéressant —, ont réagi très vite.

François Heisbourg : « La crise énergétique commence, […] on entre dans le dur »

Le prix du pétrole a augmenté de 8 % hier, puis encore de 8 % entre hier soir et ce matin. On est passé, en moins de deux jours, de 110 dollars à 126 dollars le baril. La crise énergétique commence. Les marchés ont cessé de se caler sur l’espoir des déclarations lénifiantes de Trump sur le thème « la guerre est presque finie, tout ça sera réglé dans les jours qui viennent ». Les marchés ignoraient en fait la rupture des flux pétroliers. Le pétrole aurait dû monter à 130 ou 140 dollars le mois dernier. Il ne l’a pas fait parce que les marchés vivaient non pas dans la réalité, mais dans l’espoir. Là, ils ont cessé de vivre dans l’espoir : ils disent le vrai, ils sont redevenus authentiques et sincères.

C’est-à-dire qu’ils ont arrêté d’écouter Trump.

F.H. — Tout à fait. Puisque le prix du pétrole est mondial, il est le même partout, cela affecte tout le monde. Même les pays exportateurs en sont affectés. Cela signifie que tous les gouvernements sont désormais placés devant ce que j’appellerai une vraie crise énergétique, et non plus dans les prolégomènes [longs préliminaires NDR] qu’on avait connus, par exemple en France, où l’on a crié avant d’avoir mal au cours des semaines précédentes. Là, on entre dans le dur.

Vous qui êtes spécialiste de géopolitique. Pensez-vous que ces marchés financiers puissent être aujourd’hui un contre-pouvoir géopolitique ?

F.H. — Ils sont un pouvoir, bien entendu. Un pouvoir notamment parce qu’ils déterminent les conditions dans lesquelles se déploie l’économie mondiale, ce qui affecte la vie quotidienne des uns et des autres, mais aussi parce que les responsables politiques leur prêtent attention.

Le président Trump est notamment très sensible aux signaux lancés par les marchés. Dans mon livre, j’explique ce qui peut paraître un peu lunaire : que l’Europe a quelque part commencé à se bâtir au Groenland.

Quand Donald Trump a menacé de l’annexer.

F.H. — Voilà. Les Européens, fort intelligemment et fort efficacement, ont joué sur plusieurs leviers. On a déployé quelques centaines de soldats européens, dont des soldats français — c’était utile, ça fait réfléchir au Congrès américain. Mais surtout, on a fait peur aux marchés.

Les marchés se sont rendu compte que les Européens risquaient de déclencher une vraie guerre commerciale. Et là, Donald Trump a viré sur l’aile en 24 heures, parce qu’à la télévision américaine, vous avez souvent en bas de l’écran les indices boursiers.

Trump a été freiné par les marchés financiers dans la crise du Groenland

Quand Trump parlait d’envahir le Groenland, ça partait dans le rouge vif. Et le lendemain matin, à Davos, il a dit : « Finalement, je ne vais pas avaler le Groenland » — et ça repartait dans le vert. Les marchés avaient parlé. Les Européens avaient eu l’intelligence de les mettre à leur service.

Est-ce que les Européens ont enregistré ce changement ? Sont-ils désormais conscients qu’ils peuvent mettre le pied dans certaines portes et qu’ils ne sont pas condamnés à être les spectateurs effrayés de l’abandon américain ?

F.H. — Ce que je tente d’expliquer dans mon livre, c’est qu’on a beaucoup plus d’atouts qu’on ne le croit.

Le premier, c’est celui que vous venez d’évoquer : nous savons effectivement mettre le pied dans la porte. Le déficit américain — les Américains vivent dans un état de déficit à côté duquel celui de la France est une douce plaisanterie — est notamment financé parce que les capitaux européens s’investissent aux États-Unis. Si ces capitaux ne sont plus au rendez-vous, ça se sent et ça se voit très vite.

François Heisbourg : « nous avons gagné la bataille de l’autonomie stratégique »

Mais il y a un autre aspect : nous avons beaucoup de mal à intégrer le fait que nous gagnons des batailles. Prenons la France. Pendant 40 ans, elle a expliqué qu’un jour les Américains ne seraient plus là pour défendre l’Europe. Elle a plaidé pour l’autonomie stratégique de l’Europe. Cette bataille-là, nous l’avons gagnée. Il n’est plus besoin d’expliquer, même aux Polonais, même aux Baltes, même en Allemagne, qu’il faudra tenter de vivre sans les Américains. Et pourtant, en France, nous avons beaucoup de mal à intégrer que c’est réel — que nous devons, nous, tirer la conclusion de cette victoire conceptuelle.

L’Allemagne a tiré cette conséquence et augmente vraiment son budget de défense, en grand. En France, les crédits militaires ont augmenté sur le papier bien plus qu’ils ne l’ont fait en termes de commandes passées à l’industrie de défense et de dépenses effectives pour les armées. Cela va peut-être changer avec la nouvelle loi de programmation militaire qui sera débattue au Parlement dans les jours qui viennent — et c’est une très bonne chose. Mais nous avons du mal à montrer que nous agissons à la hauteur de cette victoire conceptuelle.

Est-ce lié à une crise de l’État ? On voit que l’Allemagne arrive à dégager une ligne politique et à s’y tenir, malgré les écueils : une situation politique complexe, la montée des populismes, un chancelier élu sans triomphe, une crise économique profonde, des problèmes migratoires. La France, elle, connaît une crise de l’État qui l’empêche d’accompagner l’Europe dans sa politique de puissance.

F.H. — C’est tout à fait exact. Mais il est vrai aussi que, contrairement à l’Allemagne, la France connaît une vraie crise des dépenses publiques. Il est moins facile de dégager des crédits quand on est lourdement endetté.

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L’Allemagne a su, pendant les années de la crise de l’euro, garder ses finances publiques en ordre. Elle dispose donc de marges de manœuvre que nous n’avons pas. Mais vous avez raison : le cœur, c’est la crise de l’État. L’Allemagne, malgré ses raideurs politiques, un gouvernement de coalition divisé, élu sur la base d’une proportionnelle qui n’est pas propice à la décision. Les gens qui réclament la proportionnelle en France devraient regarder comment ça se passe dans les pays où elle est la règle, comme aux Pays-Bas ou en Allemagne, où il est très difficile de dégager de la décision politique.

 

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