Iran : « Je ne sais pas si Trump lui-même sait ce qu’il a en tête » en menaçant d’intervenir, selon Gilles Kepel

Sarah Alcalay/SIPA

Trois ans après la révolte féministe initiée par la mort de Mahsa Amini, l’Iran connaît depuis le 28 décembre 2025 une vague de contestations massives. Face à l’inflexibilité du régime des mollahs et à une crise socio-économique grandissante, le pays est confronté à une répression d’une violence sans précédent. Invité de la matinale, Gilles Kepel, politologue, analyse cette situation complexe, marquée par des enjeux internes et des répercussions géopolitiques majeures.

La contestation actuelle, née de la vie chère et d’une lassitude face au pouvoir en place, se heurte à une répression « d’une violence absolument inouïe », souligne Gilles Kepel, évoquant des estimations de victimes allant de 2 500 à 6 000 morts. Des informations, à prendre avec prudence, font état de premières pendaisons publiques de manifestants, témoignant de la détermination du régime à ne pas céder.

Cependant, cette fermeté masque une profonde fragilité structurelle. Selon le politologue, « en réalité c’est reculer pour mieux sauter puisque l’Iran n’est plus viable. Il n’y a plus d’eau, la crise financière est absolument gigantesque ». Au-delà des difficultés internes, Gilles Kepel met en lumière la perte de la « force de dissuasion » iranienne, incarnée historiquement par des acteurs régionaux comme le Hezbollah. « Le Hezbollah servait à attaquer Israël préventivement pour empêcher que l’Iran soit lui-même attaqué. Tout ça, c’est par terre, ça n’existe plus », affirme-t-il.

Les événements actuels en Iran s’inscrivent dans un contexte géopolitique tendu, où les États-Unis de Donald Trump semblent poursuivre une stratégie de déstabilisation des régimes perçus comme hostiles. « Trump est contraint de continuer sur la lancée de l’opération d’élimination de Maduro au Venezuela », explique Gilles Kepel, y voyant une volonté de « redéfinir le monde ». Cependant, en Iran, Trump se heurte à une résistance inattendue, le régime ne montrant pas de fissures majeures pour l’instant : « je ne sais pas si lui-même sait très bien ce qu’il a en tête. On peut bien sûr penser qu’il y aurait une sorte de remake de l’opération de la fameuse guerre des 12 jours du mois de juin dernier ».

Les craintes d’un effet domino

Cette situation génère une inquiétude dans la région du Golfe. Les États voisins, bien que n’étant pas toujours en phase avec l’Iran, redoutent « que tout s’effondre à la manière du régime de Saddam Hussein qui avait déclenché le terrorisme, Daesh », précise Gilles Kepel. Les conséquences économiques d’une telle instabilité pourraient provoquer le blocage du détroit d’Ormuz et la flambée des prix du pétrole, des préoccupations majeures pour des pays comme les Émirats et l’Arabie Saoudite.

Les relations de l’Iran avec ses alliés traditionnels, la Russie et la Chine, semblent également sous tension. Moscou, absorbée par le conflit en Ukraine, n’offre qu’un soutien mesuré à Téhéran. « Les relations avec l’Iran sont moyennes puisque pendant la guerre des 12 jours, un certain nombre d’Iraniens dans le pouvoir s’étaient dit que la Russie les maintenait juste le nez au-dessus de l’eau, mais ne les avait pas beaucoup aidés », observe le politologue. Quant à la Chine, elle observe avec inquiétude l’affaiblissement du système iranien, d’autant plus que la chute de Maduro au Venezuela a déjà entraîné des conséquences sur ses approvisionnements en pétrole sous embargo. La Chine se trouve donc dans une situation peu favorable, scrutant l’évolution de la situation iranienne avec une prudence.

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Dans ce contexte de crise, Reza Pahlavi, fils en exil du dernier Chah, se positionne comme un leader de la transition. Bien que « très motivé », son rôle réel en Iran reste difficile à évaluer. Si des manifestants brandissent parfois sa photo, le politologue émet des doutes quant à une popularité intacte auprès d’une population jeune n’ayant pas connu l’ère pré-révolutionnaire. Pour Gilles Kepel, cette référence à une dynastie aussi ancienne que les Pahlavi « indique peut-être aussi la faiblesse d’une opposition qui n’a pas trouvé à l’intérieur d’elle-même la ressource pour faire tomber le système des mollahs ».

Daphnée Cataldo

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