Céline Greco, médecin, cheffe de service à l’hôpital Necker et spécialiste de la douleur, a fondé l’association IM’PACTES en 2022 afin d’accompagner et protéger les enfants. Elle insiste ce matin au micro de David Abiker sur la nécessité d’accentuer l’aide aux enfants, afin que ceux-ci s’intègrent à la société et ne soient pas victimes de violences similaires à celles dénoncées dans le périscolaire parisien récemment.
Selon vous, où est l’angle mort de ce scandale du périscolaire parisien ?
CÉLINE GRECO : On a énormément de difficultés, depuis très longtemps, à entendre la parole des enfants. On a vraiment du mal à les croire quand ils font état des violences subies.
Il y a une certaine nonchalance à sélectionner, à superviser, à former les adultes qui vont s’occuper de ces enfants. Il y a beaucoup d’animateurs non formés et non supervisés dans le périscolaire, et ça fait partie des plus gros manques aujourd’hui qui génèrent toutes ces violences.
Il y a quand même un sacré paradoxe. Il y a des stagiaires qui doivent passer six entretiens d’embauche pour un stage de 3 mois en banque, et pour s’occuper d’enfants en bas âge, vous parlez de nonchalance.
C.G. : Anne Tursz, qui est pédiatre et épidémiologiste au CNRS, disait souvent qu’on faisait plus attention à qui on confie sa voiture que son enfant.
Ce qu’il faut espérer, c’est que la société ait pris conscience de ces drames. Ce qu’on voit là à Paris, ce n’est que la face émergée de l’iceberg, il n’y a pas de raison qu’il n’y ait des scandales qu’à Paris.
« Il faut mieux former et superviser les gens qui s’occupent des enfants » selon Céline Greco
Il faut que les parents puissent mieux en parler à leurs enfants, mieux repérer les signes qui font qu’un enfant ne va pas bien, afin de se tourner aussi plus vite vers des structures comme les unités d’accueil pour enfants en danger, pour pouvoir déposer des plaintes afin d’écarter ces gens de tout contact avec des enfants.
On parle souvent du manque de moyens. Est-ce qu’il y a aussi un problème de formation, d’évaluation des professionnels qui travaillent auprès des enfants ?
C.G. : C’est sûr, et ça fait partie des mesures qu’on demande dans le cadre du comité scientifique pour la refondation de l’Aide sociale à l’enfance. Il faut mieux former les professionnels de la santé, du travail social, de l’Éducation nationale, de la justice, de la police, afin de mieux les repérer et faire une meilleure prévention.
Il y a une très grande hétérogénéité dans la prise en charge des enfants selon les départements
Si on formait mieux les gens, on aurait déjà beaucoup moins de soucis, on arriverait à repérer les enfants et à les prendre en charge beaucoup plus vite.
Il y a aussi les enfants confiés à l’État ou à son représentant. Près de 400 000 enfants et jeunes majeurs relèvent aujourd’hui de l’Aide sociale à l’enfance. Est-ce qu’un système d’une telle ampleur peut encore être piloté comme il l’est aujourd’hui ?
C.G. : On manque d’homogénéité. Chaque département se voit confier les enfants de son département et fonctionne selon ce qu’il décide d’être prioritaire ou pas.
Il y a une très grande hétérogénéité selon les départements dans la prise en charge des enfants. Il y a des départements, par exemple, qui ne vont pas prolonger la prise en charge des enfants à l’âge de 18 ans, et des départements qui vont mettre en place des contrats jeunes majeurs pour ne pas lâcher les jeunes et les accompagner au minimum jusqu’à 21 ans.
Seulement 5% des jeunes confiés à l’Aide sociale à l’enfance passent le baccalauréat général
Il y a des départements qui vont être très pionniers dans la prise en charge de la scolarité et de la santé de ces enfants, et d’autres non. Donc il y a une très grande hétérogénéité qu’il faut qu’on arrive à corriger, ça c’est sûr.
Il ne faut pas que ce soit un coup de chance de tomber dans le département X plutôt que dans le département Y pour avoir la possibilité d’avoir une prise en charge de sa santé et de sa scolarité.
Il y a un paradoxe là-dessus. Beaucoup de collectivités territoriales demandent de la décentralisation, de l’autonomie pour avoir de la créativité et de l’initiative. Il faut des contrôles, mais en même temps il ne faut pas décourager ceux qui ont envie de faire bien.
C.G. : Les départements sont ceux qui sont au plus proche des enfants. La question en fait, c’est de savoir quelle priorité on donne à leur avenir ?
Vous ouvrez un deuxième centre d’appui à l’enfance aujourd’hui en initiative privée. Que pouvez-vous faire de plus et de mieux que ce que fait l’État ?
C.G. : On a ouvert effectivement le premier centre d’appui à l’enfance Astérya à Paris, en début décembre, et on a déjà vu plus de 800 enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance. On en a donc déjà inscrit plus de 800 dans des parcours de soins, avec l’intention d’en suivre plus de 2 000 par an. On voit bien que déjà au bout de 6 mois, les enfants vont mieux.
Les initiatives privées peuvent aider l’Etat dans la protection des enfants
Après, c’est effectivement une initiative privée de l’association IM’ PACTES, mais dans le cadre d’un beau partenariat public-privé appuyé par les mécènes et le milieu associatif. C’est la Ville de Paris qui nous a mis à disposition une maternelle qu’on a transformée en centre d’appui. Ces enfants sont vus sur un modèle d’hôpital de jour, donc ils sont pris en charge par l’État, par la Sécurité sociale.
Maintenant, il faut voir comment l’État peut nous aider à se déployer plus vite, afin que les 400 000 enfants soient dans les 10 ans tous pris en charge au niveau de leur santé, et donc de l’école et de leur insertion dans la société.
Et là-dessus, il faut rappeler des chiffres concernant l’Aide sociale à l’enfance : ils sont catastrophiques.
C.G. : Aujourd’hui, 5 % seulement des jeunes de l’Aide sociale à l’enfance se présentent à un baccalauréat général et 1 % peuvent s’engager dans des études supérieures. Mais en même temps, c’est compliqué de se projeter dans des études supérieures lorsque vous êtes lâché à 18 ans. Et 10 % des enfants de l’ASE ont un suivi de leur santé. C’est selon moi un scandale.
Ce qui est aussi scandaleux, c’est le décalage entre le discours ambiant d’une société qui place l’enfant au cœur des préoccupations, et puis des scandales à répétition. L’affaire Bétharam, le petit garçon qui a été tondu il y a un an et demi à Paris, la découverte des violences dans le périscolaire… On a le sentiment que la violence que nous découvrons depuis plusieurs mois vient de loin, qu’elle relève d’une histoire ancienne.
C.G. : Oui, ça vient de très loin. Dans la Rome antique, le père de famille s’appelait le pater familias, et il avait des pouvoirs. Il avait la patria potestas, c’est la puissance paternelle, qui était un pouvoir sur tous les membres de la famille. Mais il avait aussi le jus vitae necisque, le droit de vie et de mort sur ses enfants, et le jus vendendi, c’est-à-dire le droit de vendre ses enfants.
Les châtiments corporels sur les enfants ont été interdits en 2019
Figurez-vous qu’il a fallu attendre les travaux en France de Victor Hugo, qui s’est beaucoup élevé pour le droit à l’éducation. Vous connaissez ce poème Melancholia :
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules.
Victor Hugo s’est beaucoup battu pour l’arrêt du travail des enfants, pour la bientraitance des enfants, pour le droit à l’éducation.
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Mais il a fallu attendre 1970 pour que la puissance paternelle se transforme en autorité parentale, confiée à égalité entre la mère et le père, et que l’enfant objet devienne enfant sujet de droits.
Il a fallu attendre 1989 pour que la France ratifie la Convention internationale des droits de l’enfant. On a 40 ans de retard sur la Suède. Et il a fallu attendre 2019 pour interdire les châtiments corporels. On a beaucoup de chemin à faire.
Un enfant non pris en charge coûte 38 milliards d’euros par an à l’Etat
À quoi verra-t-on que les mesures annoncées pour protéger les enfants ont été utiles, que ce soit dans le périscolaire ou dans le cadre de l’Aide sociale à l’enfance ?
C.G. : Il faut qu’on arrive à prendre en charge le plus tôt possible les enfants, et on verra quand ils auront atteint leur majorité s’ils se sont insérés socialement, si la délinquance baisse.
Un enfant non pris en charge sur le plan de sa santé coûte à l’État chaque année 38 milliards d’euros chaque année, selon une étude du Lancet qui date de 2021, qui a étudié les conséquences des violences subies dans l’enfance dans tous les pays européens. On aura fait des bonnes choses quand ce coût aura baissé.
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