En 1845, l’écrivain Victor Hugo est au sommet de sa carrière. Notre-Dame de Paris et Hernani lui assurent une notoriété qui a largement dépassé les frontières françaises. Mais cette année-là, un scandale intime va mettre en péril sa carrière, avant que l’Histoire ne balaie tout.
Le 3 avril 1845 au Palais du Luxembourg, sous les lambris de la Chambre des Pairs, un nouvel arrivant prend place parmi les notables du royaume. L’homme n’est pas un aristocrate de naissance, mais un aristocrate de plume : un grand écrivain. Depuis Notre-Dame de Paris et Hernani, son nom résonne dans toute l’Europe.
Ce jour-là, le roi Louis-Philippe Ier le nomme Pair de France. Cet homme, c’est Victor Hugo. Il a 43 ans et il est au sommet : académicien, dramaturge triomphant, figure majeure des lettres françaises, il entre dans la haute sphère politique du régime de la monarchie de Juillet. La société officielle l’accueille parmi les grands hommes.
Victor Hugo surpris dans une chambre d’hôtel avec la femme du peintre Biard
Sauf que deux mois à peine suffisent à faire vaciller l’édifice. Le 5 juillet 1845, dans un appartement de la rue Saint-Lazare, le peintre François-Auguste Biard fait constater par un commissaire de police le flagrant délit d’adultère de sa femme, Léonie Biard, née d’Aunet. Avec qui se trouvait-elle lorsque les policiers entrent dans la chambre ? Avec Victor Hugo.

Léonie d’Aunet est arrêtée. Elle passera deux mois à la prison Saint-Lazare avant d’être envoyée dans un couvent. Victor Hugo, lui, n’est pas inquiété : il est Pair de France, et l’immunité qui s’y attache le protège de toute poursuite judiciaire. Mais dans le Paris mondain, la chute est brutale. La roche Tarpéienne est proche du Capitole : l’homme que la monarchie vient d’élever, et qui est alors considéré comme un conservateur modéré, loin du républicain qu’il deviendra, se retrouve exposé aux sarcasmes et aux rumeurs. Le roi Louis-Philippe lui-même lui conseille de se faire oublier quelque temps.
Victor Hugo se met en retrait, et c’est là qu’il projette d’écrire Les Misérables
Hugo se replie dans son cabinet de travail du Marais, dans sa belle maison entièrement décorée et ne sort plus, ou quasiment plus. C’est dans ce moment de retrait qu’un ancien projet reprend forme. La question de la justice et de la misère l’obsède depuis longtemps déjà : en 1829, il avait publié Le Dernier Jour d’un condamné ; en 1834, Claude Gueux, inspiré d’un fait divers carcéral, racontait le destin d’un homme broyé par la machine judiciaire. Mais cette fois, Victor Hugo veut quelque chose de plus étoffé, de plus ambitieux, de plus vaste.
Dans ses dossiers apparaît le titre de ce qui va devenir un grand roman : Les Misères. Le projet est de raconter les profondeurs de la société française, de montrer ce que deviennent les êtres que la pauvreté ou la justice rejettent hors du monde respectable. Ce dessein lui parle particulièrement dans ce moment de relégation. Il veut en faire une sorte de réponse à La Comédie humaine que Balzac est alors en train d’écrire.
Le manuscrit des Misérables est laissé en suspens, Hugo se lance dans l’arène politique
Le manuscrit esquisse une architecture large : un ancien forçat, Jean Tréjean (qui deviendra Jean Valjean) poursuivi par un policier implacable ; une femme tombée dans la prostitution ; des enfants abandonnés ; toute une humanité fragile et blessée. Hugo commence à écrire, et quand il commence, rien ne l’arrête. Les pages s’accumulent, les personnages se peaufinent, d’autres apparaissent. Dans le silence de son cabinet, le Pair de France mal en point travaille à ce qui pourrait devenir l’un de ses plus grands livres.
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Sauf que la grande Histoire va frapper à la porte. En février 1848, la révolution éclate à Paris. Ce bouleversement politique interrompt brutalement le travail de Victor Hugo, qui laisse le manuscrit des Misères en suspens pour se lancer dans l’arène politique. Le texte restera en souffrance pendant de longues années et partira finalement en exil avec son auteur, dans les cartons emportés à la hâte lors de sa fuite précipitée hors de France, après le coup d’État du 2 décembre 1851.
Franck Ferrand
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