Fabrice Luchini est à l’affiche du film « Victor comme tout le monde », qui sort demain au cinéma. Une mise en abyme dans laquelle il interprète un comédien, Robert Zucchini, qui, inspiré par Victor Hugo renoue avec sa fille. Invité de la matinale de Radio Classique, il s’est livré sur sa vision du grand écrivain.
Victor, comme tout le monde est l’histoire d’un comédien, Robert Zucchini, qui, en lisant Victor Hugo au théâtre, renoue le fil de sa relation interrompue avec sa fille. Est-ce que c’est une bonne entrée en matière ?
FABRICE LUCHINI : Oui, c’est toute la structure de l’existence d’Hugo qui se cristallise en 1843, le jour où il apprend dans le journal la mort de sa fille, ce qui va donner quelques années plus tard les plus beaux poèmes qui ont jamais été écrits. Et le talent de Sophie Fillières (qui a écrit le film, et est décédée avant de pouvoir le réaliser NDR), c’est d’avoir transformé ce qui est un drame pour Victor Hugo en un bonheur absolu pour Zucchini.
Est-ce que c’est un film sur la perte ?
F.L. : C’est un film sur le charme, la puissance de la langue. La langue française. Je joue aussi au Théâtre de l’Atelier L’art du Portrait selon Cioran une fois par semaine en avril, en octobre, en novembre. Et à un moment, Cioran dit une phrase qui illustre peut-être un matériau du film : « Nous n’habitons pas un pays, nous habitons une langue. » Incroyable prophétie de Cioran. Ça veut dire que son amour de la France et l’abandon de la langue roumaine va faire de Cioran un pratiquant de l’aphorisme, presque à la La Rochefoucauld.
Fabrice Luchini : « on ne cherche pas de poux à Victor Hugo »
La Rochefoucauld est un génie absolu, comme Blaise Pascal ou Nietzsche, c’est-à-dire un homme qui aime tellement la France qu’il va penser comme un Français du 18ème siècle avec un côté contemporain. Eh bien, le film Victor, comme tout le monde, le talent de Sophie Fillières, l’humilité de Pascal Bonitzer (le réalisateur NDR) a transformé cet événement en un hymne à la langue, à Victor Hugo. Je dirais que Victor comme tout le monde, c’est : nous n’habitons pas un pays, nous habitons une langue. Et là, en l’occurrence, c’est la langue d’Hugo.
Dans le film, il y a trois jeunes actrices, metteuses en scène qui, dans un petit théâtre, à côté de la star que vous êtes dans le film, mettent en scène un Hugo à travers ses femmes. Et là, on a MeToo qui rattrape le génie de l’homme à femmes, du père relatif, du mauvais mari, d’un homme à femmes, et elles lui font un peu payer cette affaire. Elles expliquent à Robert Zucchini que Hugo n’était pas nécessairement un modèle et elles réhabilitent les femmes. Comment vous avez vécu ça dans le scénario ?
F.L. : Elles déconstruisent Hugo. Ce mot m’horripile, mais elles sont tellement merveilleuses. Et je dis : « C’est un grand amoureux quand même. » Et il y en a une des trois, magnifique, qui dit : « C’est un queutard, quoi. » « Comment ? » « C’est un gros queutard. » Là, c’est un peu réducteur. Pourquoi ? C’est vrai qu’il avait une libido anormale, un peu comme Simenon. Ce sont des grands tracassés du périnée… mais il a toujours été exemplaire avec les femmes. Il n’a jamais « tiré des coups et au revoir ».
Est-ce qu’il faut rattraper Hugo par MeToo ? Parce qu’il y a un peu de ça dans le film. Est-ce que vous souscrivez à ça ?
F.L. : Pas du tout. Je souscris que c’est très bien dans le film, parce que ça permet une dynamique. Il y a la tradition d’un côté et la modernité de l’autre, mais on ne cherche pas de poux à Victor Hugo. Et nous sommes au 19ème siècle, on n’a pas les mêmes relations. Il y a une mythification des femmes chez Hugo.
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Chaque année, le Centre National du Livre commande une enquête sur la lecture. Chaque année, les résultats sont inquiétants. On lit de moins en moins, et pourtant vos spectacles sont complets. Ce sont des spectacles de récitation ou de lecture. Comment vous comprenez qu’on ait tant de mal à faire lire les gens ? Et notamment les jeunes ?
F.L. : Parce que le portable, est imbattable. Nietzsche écrivait: « Nous lisons très peu. Nous n’avons pas besoin de l’impulsion de l’imprimé. Mais quand nous lisons, nous lisons lentement, plein d’arrière-pensées. Nous lisons lentement. » Pourquoi c’est dur de lire ? Parce que c’est un rapport avec soi-même, un tout petit peu d’apaisement, ouvrir le livre, se projeter.
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