La fille de Victor Hugo fuit Guernesey et la tutelle d’un père omnipotent pour suivre un amour chimérique. Sa passion amoureuse a été le point d’orgue d’une vie marquée par une santé mentale défaillante. Sa vie a inspiré le cinéaste François Truffaut pour L’Histoire d’Adèle H., avec Isabelle Adjani dans le rôle-titre.
En 1854, la famille de Victor Hugo est exilée à Jersey, pour fuir les foudres de Napoléon III. C’est là qu’Adèle s’éprend d’un jeune lieutenant britannique, Albert Pinson. Mais rapidement, le grand auteur veut aller plus loin, à Guernesey. Il achète une maison qu’il fait complètement redécorer à son goût, les murs sont couverts de bois sombre, avec des colonnades sculptées à motif un peu tourmenté, et il dessine lui-même certains décors.
Il impose à toute la famille son rythme : lever à 6h, coucher à 22h. Il est exaspéré si quelqu’un reste éveillé après l’extinction des feux. Victor Hugo est un tyran domestique. De son côté, la jeune Adèle a perdu ses amis de Jersey, et surtout, son beau lieutenant anglais. On la voit s’enfermer dans sa chambre, refuser les rares invitations et les visites. La dépression s’est emparée de son esprit et sa mère s’inquiète. Elle prie son mari de lui laisser un peu plus de liberté.
Elle embarque en secret pour rejoindre le lieutenant Pinson au Canada
A force de persévérance, elle parvient à emmener sa fille en vacances à Bruxelles, à Londres, et en France. Le 18 juin 1863, Adèle est seule dans la maison avec son père et son frère. Elle franchit la porte, descend jusqu’au port. Elle doit prendre un paquebot pour Saint-Malo et s’en aller rejoindre sa mère à Paris. Elle est censée faire le voyage avec une amie des parents. Sauf qu’au dernier moment, elle fait porter ses bagages sur un autre paquebot à destination de Southampton. Elle s’embarque et la voilà qui vogue non pas vers la France, mais dans la direction opposée, pour l’Angleterre.
Elle a réussi à berner tout le monde et Southampton n’est pas sa destination finale, puisque sitôt arrivée, elle reprend un autre paquebot en direction New York. Depuis la ville américaine, elle part pour la Nouvelle-Écosse, au Canada. Que va-t-elle faire là-bas ? Vous l’imaginez, elle s’en va rejoindre son officier anglais, en poste à Halifax. Elle veut l’épouser, voilà la raison de cette espèce de voyage.
Victor Hugo est mis devant le fait accompli
Victor Hugo est furieux, vexé d’avoir été dupé. Il a l’impression d’avoir été délaissé, abandonné par par sa fille. Il l’écrit à sa femme : « inadmissible, inexplicable, inouï ». La famille, assez vite, découvre qu’Adèle a traversé l’Atlantique par amour pour Albert Pinson. Victor Hugo, qui prétendait tout régenter, est mis devant le fait accompli. Il va lui falloir couvrir les frais du voyage de sa fille et consentir même au mariage avec ce « mauvais petit soudard anglais », comme il appelle. Mais il pressent quelque chose. Elle est évidemment en plein rêve, dit Hugo, qui connaît sa fille et a compris comment elle se comporte.
Dans le livre Les Hugo, Henri Gourdin (Grasset, 2026) raconte l’arrivée d’Adèle au Canada : « La jeune femme, qui descend du paquebot et se fait conduire à l’hôtel le plus élégant de la ville, se présente sous le nom de Miss Lewly. Le lendemain, Albert Pinson, en franchissant comme chaque soir les portes de sa caserne, tomba nez à nez avec la silhouette inoubliable et le visage toujours fermé d’Adèle Hugo. Il consentit à lui parler, mais ce fut pour lui dire, lui répéter qu’il ne l’aimait pas, que ce voyage était une folie, que le mieux pour elle serait de reprendre le bateau et d’aller retrouver son père. Toutes choses qu’Adèle n’entendit pas, ne voulut pas entendre ».
Adèle Hugo apprend l’autonomie
Elle se ressaisit, s’organise et trouve une petite chambre sans cheminée (rappelons qu’elle est au Canada !). Elle n’en sort jamais, sauf pour aller chercher son courrier et les 200 francs que lui envoie son père chaque mois, et tenter de reconquérir Albert, qui n’est vraiment pas réceptif. Elle fait l’apprentissage d’une forme d’autonomie avec beaucoup de déprime au milieu de cette solitude.
Au bout de trois ans, en 1866, un nouveau changement se produit puisque Pinson est muté dans les Antilles, à la Barbade. L’amoureuse décide de le suivre, à condition qu’on puisse payer le voyage. Adèle prend sa plus belle plume et elle écrit à son frère François pour annoncer aux Hugo qu’elle compte leur rendre visite et qu’elle a besoin d’argent. Évidemment, Victor Hugo envoie un mandat et sitôt l’argent en poche, elle achète un billet pour la Barbade et la voilà maintenant aux Caraïbes, en plein soleil.
Elle s’y acclimate assez bien, et reprend cette routine un peu oisive à laquelle elle a fini par s’habituer. Adèle retrouve le lieutenant Pinson, qu’elle poursuit de ses assiduités. Il est de plus en plus distant à son égard, et fait mine de l’ignorer. Victor Hugo ne permet pas à sa famille de venir la voir, et parle d’elle comme une folle perdue, « dans un désordre d’esprit absolu ».
Le lieutenant Pinson s’est marié.. à une autre
Le 27 août 1868, la mère d’Adèle meurt d’apoplexie. Elle reçoit donc une meilleure rente, mais pour autant, elle ne fait pas le voyage et ne sera pas auprès des siens. En 1869, une nouvelle est sur le point de la terrasser, puisqu’elle apprend qu’Albert a quitté la Barbade et est rentré en Angleterre. Pire, il s’est marié. C’est tout l’univers mental déjà fragile d’Adèle qui maintenant vacille. Son père et son frère l’enjoignent de rentrer et Pinson lui-même lui dit qu’il faut revenir.
Pendant ce temps, la France connaît de nouveaux bouleversements puisque c’est la chute du Second Empire. Victor Hugo peut quitter Guernesey pour rentrer en héros à Paris. Un matin de janvier 1872, François Hugo reçoit de la Barbade une lettre alarmante d’une certaine Madame Baa. En substance, elle écrit : « je m’occupe depuis de longues années de la pauvre femme nommée Adèle Pinson. Depuis que son mari l’a abandonné, elle vit dans le plus grand désarroi ». Victor Hugo demande à Madame Baa de lui amener sa fille et lui promet une bonne récompense en échange.
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3 jours après son arrivée en France, Victor Hugo fait interner Adèle dans une maison de santé pour femmes à Saint-Mandé, près de Paris. Elle a 42 ans. Il vient beaucoup voir sa fille, et puis les visites s’espacent de plus en plus. Elle lit, jardine, joue du piano. Ça va durer comme ça pendant des mois et des années. Elle mourra au château de Suresnes à l’âge de 84 ans, en 1915. Elle aura ainsi été internée et totalement oubliée du public jusqu’à la publication de son journal en 1968, qui inspirera François Truffaut pour L’Histoire d’Adèle H., si merveilleusement interprétée par Isabelle Adjani.
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