En cette fin du 19ème siècle, les « bazars » sont à la mode, ces grands magasins qui réunissent les objets les plus divers. On a alors l’idée d’appliquer le principe à la bienfaisance. Un de ces évènements mondains se terminera tragiquement.
Le Bazar de la Charité est un rendez-vous qui se tient dès 1885 chaque printemps pendant trois semaines. En 1897, il est organisé sur un terrain vague situé rue Jean-Goujon, dans l’actuel 8ème arrondissement de Paris. On y construit un décor dans des matières particulièrement inflammables, c’est pourquoi fumer y est interdit. Personne n’imagine alors que le danger viendra d’ailleurs.
Ce 4 mai, la chaleur est étouffante à Paris. Vers 16h au Bazar de la Charité, certains achètent un tableau, d’autres tournent autour du buffet, d’autres encore saluent des connaissances, font le baise-main à tour de bras. Il y a le brouhaha des conversations et un orchestre, au fond, qui joue une valse. On fait aussi la queue près de la cabine du cinématographe, une nouveauté à l’époque.
Mille personnes terrifiées cherchent à fuir
C’est là que tout va se jouer. Une lampe claque. Rien de bien grave, mais un jeune assistant a l’idée de gratter une allumette dans les vapeurs d’éther pour y voir plus clair. Une longue flamme jaillit et gagne rapidement le toit. Un témoin racontera qu’elle a parcouru en moins d’une seconde les 80 mètres de la rue moyenâgeuse. Le feu court le long des boiseries et dévore au passage un fouillis de tentures, rubans et dentelles.
A 16h10, un incroyable mouvement de panique gagne la foule. Un millier de personnes terrifiées cherchent à fuir les lieux en même temps, trébuchent, se blessent. Certains ont déjà brûlé et d’autres sont pris de malaise. Bientôt des montagnes de corps entremêlés vont bloquer les issues de ce Bazar de la Charité. Alors on enjambe, on piétine et on joue des coudes. Il y en a qui mordent, dit-on, qui griffent ou qui frappent.
Un prêtre devenu fou frappe les femmes qui demandent la bénédiction
Alors que quelques instants plus tôt, la société parisienne donnait l’exemple de la plus grande civilité, d’un seul coup, c’est le déchaînement des instincts les plus vils. Les témoignages des rescapés seront de ce point de vue effrayant. Ici, une jeune fille toute de blanc vêtue s’embrase de la tête aux pieds. Plus loin, c’est une religieuse qui prie à terre, les mains jointe, sa robe de bure rougie par les flammes. Un prêtre devenu fou frappe des femmes qui demandent à genoux la bénédiction, et partout, des mères hurlent le nom de leurs enfants.
Et parmi les maris éplorés qui cherchent en vain leur épouse, il y a le duc d’Alençon, la barbe brûlée. C’est un des membres de la Maison de France qui cherche désespérément son épouse, la soeur de l’impératrice d’Autriche, la fameuse Sissi. Pour retrouver sa femme, il remonte ce torrent humain à contre-courant, dans une fumée de plus en plus opaque, et une chaleur si suffocante que certains se trouvent mal. Alors quel soulagement quand un visage ami lui dit que la duchesse d’Alençon est sauvée.
Les robes et les chevelures flambent spontanément
Il parvient à sortir, et une fois devant le hangar sur le terrain vague, il la cherche du regard. Le duc doit se rendre à l’évidence, son épouse n’est pas là. À l’intérieur, celle qui a refusé de sortir pour aider les plus jeunes à s’enfuir a mis ses troupes en ordre de bataille et les a fait passer devant elle. Elle a fini par s’appuyer contre un comptoir et là, dans une sorte de frénésie de flammes terribles, dans une vision descriptible, elle a fini par mourir.
Autour d’elle, deux vieilles dames s’affalent. Assises par terre, elles chantent, elles rient, ont de grands spasmes. D’autres sont tombés visage contre le sol, bras repliés, asphyxiés. La chaleur est telle que les robes et les chevelures flambent spontanément comme des paquets d’allumettes. Les clameurs du début se sont transformées en hurlement continu mêlé au ronflement du brasier, au fracas des poutres s’abattant les unes après les autres.
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Sur cette confusion ressort à tout instant un cri net, suraigu, celui d’une femme brûlant d’un seul coup. Il y a aussi cette détonation qui devient plus fréquente de minute en minute, le craquement d’un crâne que la chaleur fait éclater. Et le long des murs, derrière ce décor qui n’en finit pas de brûler, certains tentent désespérément d’échapper à la fournaise, de s’extraire du brasier en passant par les petites fenêtres à l’arrière. De nouvelles bousculades viennent aggraver les choses. C’est un spectacle à peine croyable, des femmes aux jupons en feu, des bébés dans les bras, qui crient grâce et demandent qu’on leur ouvre.
Franck Ferrand vous raconte cette vision dantesque :
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