1945 : Hélène, Nicole, Josée et les autres… L’incroyable évasion de neuf amies rescapées du camp de Ravensbrück

Kira Hofmann/DPA/SIPA

Être soudées, irréductiblement inséparables, aura aidé neuf résistantes à fuir Ravensbrück, dans le chaos de l’Allemagne de 1945. Une histoire racontée dans un livre par Gwen Strauss, la petite-nièce d’Hélène Podliasky, considérée comme la meneuse du groupe. Un récit à la fois palpitant et terrifiant, fruit d’un long travail de recherche, de collecte de témoignages, de fouilles dans les archives et de visites sur les lieux de mémoire allemands.

 

Elles s’appellent Hélène, Zaza, Nicole, Lonne, Guigui, Zinka, Josée, Jackie et Menna. Toutes avaient moins de 30 ans lorsqu’elles ont rejoint la Résistance. Arrêtées chacune de son côté, torturées, déportées, elles ont été contraintes de travailler dans l’usine d’armement HASAG, basée à Leipzig, aux côtés de 5000 autres prisonnières. Unies, soudées, ces jeunes femmes ont décidé ensemble de s’évader pour rejoindre la ligne de front et atteindre les positions américaines.

Après avoir été arrêtée en Bretagne, emprisonnée et jetée dans le camp de Romainville, Hélène arrive à Ravensbrück le 14 juin 1944. Lors du transfert, elle retrouve Zaza — Suzanne Maudet de son vrai nom —, une amie de lycée. Elles décident immédiatement de former équipe et ne se sépareront plus.

La rencontre entre ces neuf résistantes et une amitié née ou consolidée à Ravensbrück

Une semaine plus tard, un nouveau convoi amène deux Hollandaises : Lonne (Madelon) et Guigui. Amies, elles ont abandonné leurs études à l’université de Leyde pour rejoindre la Résistance à Paris. Une autre Hollandaise, Sabine, donne des informations à Lonne sur les détenues du camp, et c’est ainsi que Zaza apprend que son amie de la prison de Fresnes, Zinka, est également sur place.

En juillet, Hélène et ses compagnes sortent de quarantaine. La gardienne en chef leur annonce que beaucoup de femmes vont être envoyées vers des Kommandos — des unités satellites de travail forcé rattachées au camp principal. On leur attribue un triangle rouge, symbole des prisonnières politiques, ainsi qu’un matricule imprimé sur une bande de tissu, avant de les envoyer à Leipzig pour travailler à l’usine d’armement HASAG, une usine de fabrication de munitions.

Hélène et son équipe sont affectées au forgeage et au trempage des projectiles antichars. Après passage dans des fours spéciaux, les obus sont chargés sur des chariots et trempés dans des bains d’acide. Une tâche atroce, répétée inlassablement pendant 12 heures d’affilée. Toute détenue ne remplissant pas son quota de production risque à tout moment d’être envoyée vers un camp dont on sait très bien qu’elle ne reviendra pas.

L’usine est bombardée, ordre est donné de marcher vers l’Est

Malgré cette brutalité, certains contremaîtres se montrent un peu moins inhumains. Hélène réussit à nouer un lien de complicité avec Fritz Stupitz, à la fois poli et respectueux envers les prisonnières. Il sera un soutien pour elle et lui fournira même une pince coupante qui se révélera très utile par la suite.

Mémorial de Ravensbrück / Kira Hofmann/DPA/SIPA

Les deux dernières membres du groupe, Nicole et Jackie, arrivent en septembre. Elles font partie des « 57 000 », nom donné au dernier convoi de déportés parti de Pantin le 15 août 1944, soit dix jours seulement avant la libération de Paris.

Le 14 avril 1945, l’usine vient d’être bombardée par les Américains. L’ordre est donné de marcher en rangs serrés vers l’Est, sans que personne ne connaisse la destination finale. Les neuf femmes sont là, ensemble et une force incroyable les soutient. La colonne est gardée par deux SS et une surveillante tenant un fouet à la main.

« Une honte éternelle » : le désarroi de certains Allemands face aux atrocités

Sur leur passage, les villageois assistent au défilé de ces femmes décharnées, en haillons, portant les marques des coups et des privations. Nicole entend une vieille Allemande murmurer : « Ce sera pour nous une honte éternelle » — preuve qu’une partie non négligeable de la population savait et comprenait très bien ce qui se passait.

Après 28 heures de marche quasi ininterrompue, aux abords d’Oschatz — à 60 km de Leipzig —, elles aperçoivent un groupe de prisonniers abattus devant elles, et sont contraintes par les SS de marcher sur des cadavres entassés. Au matin du 15 avril, ce sont 8 000 à 10 000 déportés, venus de plusieurs camps, qui sont rassemblés aux abords d’Oschatz.

Encerclées par les SS, Hélène comprend que s’il faut s’évader, c’est maintenant ou jamais. Toutes sont d’accord : c’est la bonne décision. On apprendra en effet que le 17 avril, nombre des femmes restées dans les colonnes ont été exécutées d’une balle dans la nuque dans un champ. Les neuf femmes profitent d’un moment de panique : les gardes allemands, terrifiés à l’idée de tomber sur les Russes de plus en plus proches, font changer de direction au cortège à plusieurs reprises, désorganisant la colonne. C’est le moment de sauter dans un fossé.

Les neuf amies aidées dans leur fuite par des villageois

Sitôt à l’écart, les prisonnières arrachent de leurs uniformes les matricules et les triangles rouges, et tentent de retourner leurs vêtements pour dissimuler les rayures. Nicole, pétrifiée, n’arrive plus à tenir debout. Menna finit par l’agripper et la relever sans ménagement : elles n’ont plus le choix, il faut avancer pour trouver un abri et de quoi se nourrir.

Elles arrivent, la peur au ventre, aux abords du village de Kleinragewitz. À la première maison, elles tombent sur un prisonnier yougoslave travaillant comme fermier, présent depuis le début de la guerre et sans aucune intention d’alerter les autorités. Au contraire, il les aide, les nourrit, leur donne des provisions et un toit pour se reposer. D’autres fermiers yougoslaves les rejoignent et prennent soin des neuf femmes. Une halte qui ressemble à un havre de paix après le calvaire traversé, mais le chemin est encore long.

Hélène et Lonne, qui maîtrisent bien l’allemand, partent toujours en éclaireurs pour évaluer la situation et chercher des hôtes accueillants. Bientôt, le groupe est recueilli par une jeune femme, Anneliese, et son père — des Allemands qui, avec beaucoup de tendresse, les accueillent comme des membres de la famille. Leur seul souhait : que ces femmes puissent un jour témoigner que tous les Allemands n’étaient pas pareils, que certains n’ont pas cautionné les horreurs de cette guerre.

Les évadées sont repérées par la police

Hélène a entre-temps obtenu un papier à en-tête de la gendarmerie, qu’elle présente aux autorités de chaque village comme un laisser-passer. À chaque fois, cela fonctionne : Hélène joue la comédie à merveille et réussit à amadouer les gradés allemands. Le groupe croise également de jeunes soldats, des derniers mobilisés à peine âgés de 15 ans, lourdement armés malgré leur jeune âge.

Au village de Steina, alors qu’elles apprennent que le front n’est plus qu’à 20 km, un général les réveille dans un grand fracas à 5 h du matin en hurlant qu’il faut quitter les lieux immédiatement : elles ont été repérées par la police. Malgré les blessures aux pieds et la fatigue, il faut repartir. Dans une ferme en ruines, elles tombent sur des soldats allemands qui semblent avoir déserté la Wehrmacht, déclarent détester les SS et vont jusqu’à complimenter ces résistantes en fuite pour leur courage. Signe éloquent du degré extraordinaire de désorganisation de l’Allemagne de 1945.

Des tensions apparaissent au sein du groupe : certaines, à bout de forces, disent préférer rester sur place sans bouger. Les autres les secouent et les contraignent à continuer.

Six jours de fuite dans le chaos de l’Allemagne nazie

À Altenhof, Hélène et Lonne doivent parlementer avec un commandant peu commode qui manifeste visiblement une attirance pour Hélène. Il accepte de leur rendre service, à condition d’un tête-à-tête douteux avec elle. Les deux jeunes femmes restent inflexibles. Le commandant finit par s’avouer vaincu et leur indique que le front n’est plus qu’à quelques kilomètres, acceptant même de leur fournir une escorte jusqu’à la Mulde.

Encore faut-il traverser la rivière. En cette saison, l’eau est haute, les courants sont forts et les ponts ont tous été bombardés ou dynamités. Le 21 avril, l’officier remet à Hélène un document officiel : « Autorisation est donnée à six ressortissantes françaises, deux néerlandaises et une espagnole, sous autorité de Madelon Verstijnen, de traverser le front en direction de l’ouest afin de regagner leur patrie. » Un incroyable retournement de circonstances. La traversée se fait tant bien que mal, à l’aide d’un gué de fortune.

Enfin, elles arrivent à Pödelwitz. Pas d’Américains en vue, mais des drapeaux blancs accrochés aux fenêtres : elles savent qu’elles sont sur la bonne voie. Elles chapardent quelques-uns de ces drapeaux et avancent dans un bois où des tirs retentissent, sans qu’elles sachent même d’où ils proviennent. Puis une Jeep s’arrête devant elles. À son bord, deux soldats américains qui leur sourient de toutes leurs dents en leur tendant des cigarettes Camel. Elles sont enfin dans les bras de leurs libérateurs. Six jours se sont écoulés depuis leur fuite dans le chaos.

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Elles ne rentrent pas immédiatement en France. Il leur faut d’abord séjourner dans un camp de réfugiés de la Croix-Rouge. Le 16 mai, un train pour Paris est enfin prêt. Sept d’entre elles embarquent : Jackie, qui n’a cessé pendant l’évasion de répéter son désir d’être ramenée à Paris, a finalement décidé de rester pour s’occuper d’un foyer contribuant à prendre en charge femmes et enfants locaux. Hélène, quant à elle, s’est mise au service de l’armée américaine : vêtue d’un uniforme d’officier américain, elle fait office d’interprète lors des interrogatoires visant à mettre en lumière les crimes de guerre et recueille des renseignements pour localiser les déportés encore dispersés un peu partout.

Franck Ferrand

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