« La Source vive », le nouvel écrin d’Evian : Le récit de sa conception par l’architecte Philippe Chiambaretta

PCA-Stream

La Source Vive vient d’accueillir son concert inaugural ce mercredi 24 juin, sous les airs de Brahms. Cette nouvelle salle de concert conçue pour la musique de chambre a été réalisée dans le cadre pittoresque du lac Léman, qui a inspiré son architecte Philippe Chiambaretta. Invité de la matinale de Radio Classique, il revient sur le processus de construction de cet écrin ainsi que sur les enjeux actuels tels que la canicule. 

 

Quelle est l’idée directrice de votre travail sur ce bâtiment ?

PHILIPPE CHIAMBARETTA : En architecture, il faut rappeler le programme et le contexte, ce sont les deux éléments qui précèdent l’idée. Le programme, c’était la demande d’Aline Foriel-Destezet, une grande mécène française très engagée dans le soutien à la musique, qui avait décidé il y a cinq ou six ans de financer la création d’une nouvelle salle destinée à la musique de chambre.

Elle a donc ensuite cherché différentes villes et elle est tombée sous le charme d’Évian, qui abritait déjà une très belle salle connue, La Grange au Lac, conçue par Patrick Bouchain pour Rostropovitch, aux débuts du festival d’Évian. C’est sur les Mélèzes, un site sublime qui est un petit bois au bord du lac Léman. On y a donc ajouté une deuxième salle, plus petite, pour créer un ensemble musical avec la salle philharmonique de 1 000 places.

La Source Vive est inspirée du cadre dans lequel elle se trouve.

Patrick Bouchain, qui a aujourd’hui 80 ans, m’a proposé de réaliser ce projet avec lui. Il travaille de façon très empirique, mais il souhaitait ici s’appuyer sur une approche plus structurée et technologique.

L’idée première est née d’une visite dans ce bois. Nous avions décidé de ne couper aucun des arbres, qui étaient présents depuis une centaine d’années. En arpentant le site, nous avons trouvé une clairière circulaire, non loin de la salle existante, qui n’avait aucun arbre à l’exception d’un arbre mort. Nous nous sommes dit que nous avions trouvé le plan de la salle.

Ensuite, nous nous sommes associés à un troisième complice, un grand acousticien, Albert Xu. Il a participé aux plus grandes salles du XXe siècle. Il est malheureusement décédé au début du chantier, mais il nous a tout de même guidés lors de la conception.

C’est lui qui nous a enseigné qu’au-delà de la surface, en musique, il y a le volume, avec une règle de base : il doit y avoir environ 10 à 11 m3 par spectateur. Nous avions 500 places à installer dans cette clairière. C’est ainsi que le volume est apparu entre les arbres. Nous l’avons travaillé à la main, avec des maquettes en argile d’un côté, des modélisations 3D de l’autre, et petit à petit, cette forme est née.

Cela signifie qu’il faut de la place, une grande hauteur sous plafond, puisqu’on ne peut pas créer le vide autour du spectateur.

P.C. : Absolument. C’est ce qui donne cette forme de conque, qui est presque une voûte d’église. Ce qui est assez magique et propre à cette salle, c’est qu’elle est à côté de La Grange au Lac, nous avons créé un foyer à l’intersection entre les deux, et qu’elle a été posée dans la pente, au-dessus de la source d’Évian.

La salle est une grande voûte blanche coiffée d’un oculus

Nous avons voulu enfoncer légèrement le volume dans la terre, sans aller trop profond pour ne pas altérer la pureté de l’eau. On pénètre dans la salle par un tunnel depuis le foyer : on passe sous terre, on traverse une galerie obscure, puis on entre dans la salle qui est une grande voûte blanche, très lumineuse.

On ne s’y attend pas, car de l’extérieur, le volume est quasiment invisible au milieu des arbres. C’est une vraie surprise, on entre dans une autre dimension. Et la salle est coiffée d’un oculus qui laisse entrer la lumière naturelle, comme au Panthéon de Rome. C’est assez rare.

Vous avez choisi des sièges en cuir. À quoi cela sert-il ?

P.C. : Nous ne voulions pas de sièges en mousse, c’est un matériau artificiel, souvent peu agréable. Nous avions envie de matériaux bruts et naturels : le sol est en hêtre, le plafond en plâtre, comme dans une église.

Pour les fauteuils, nous voulions quelque chose de naturel. Nous avons opté pour du cuir, mais un cuir pas nécessairement luxueux : ce sont des cuirs de deuxième ou troisième choix dans l’industrie de la tannerie en Italie, sélectionnés pour leurs couleurs. C’est ce qui donne à la salle sa palette variée.

L’architecte que vous êtes a-t-il dû faire des sacrifices par rapport au projet initial, ou avez-vous été totalement libre ?

P.C. : Ça a été un bonheur absolu, et c’est suffisamment rare dans notre profession pour être souligné. Ce projet a coulé de source, sans jeu de mots. La Source Vive évoque d’ailleurs ce contexte de proximité de la source d’Évian. Nous avons eu une chance formidable avec la richesse culturelle et la générosité d’une mécène qui ne faisait pas cela pour elle-même, mais dans une logique de transmission, de legs.

« Le thème du projet était l’architecture comme instrument » affirme Philippe Chiambaretta

Quelles ont été les réactions des premiers musiciens qui ont joué dans cette salle ?

P.C. : Ce qui était extraordinaire et rarissime dans ce projet, c’est que nous avions dès le début le maître d’usage de la salle, c’est-à-dire son utilisateur. En l’occurrence, des musiciens, c’était Renaud Capuçon qui était le deuxième conseiller d’Aline Foriel-Destezet. Il nous a donné d’emblée une orientation très claire, il voulait un son chaleureux et soyeux.

Le thème du projet était l’architecture comme instrument, donc nous avons travaillé avec les acousticiens pour régler la salle comme un instrument. On a progressivement tendu vers la qualité acoustique, et nous avons pu la tester, avec Renaud Capuçon et Yo-Yo Ma notamment, lors du concert d’ouverture avec Brahms. Ils nous ont parlé de la puissance, de la chaleur, de la clarté de la salle, qui sont des mots inhabituels en architecture mais très naturels en musique.

La fraîcheur s’est imposée dans le débat public sur la climatisation des bâtiments en pleine canicule. Comment avez-vous perçu cette passion soudaine, sachant que vous travaillez sur ces questions depuis des décennies ?

P.C. : C’est l’effet de l’actualité : soudain, tout le monde regarde un sujet qui est notre quotidien d’architecte depuis longtemps. Nous avons créé le centre de recherche Stream et nous creusons ces sujets depuis une vingtaine d’années déjà.

Nous sommes désormais dans l’urbanocène

Il y a un terme qui résume tout cela : l’urbanocène. L’urbanocène, c’est une nouvelle ère géologique dans laquelle l’humain est dans la ville et a un effet majeur sur l’équilibre de la planète. L’humanité habite majoritairement en ville depuis 2008 environ. Les villes n’occupent que 2 à 3 % de la surface de la Terre, mais elles sont responsables de près de 80 % des impacts environnementaux.

Les conséquences sont bien connues : dérèglement climatique, orages, incendies, et impact sur la biodiversité, tout est lié. La vague de chaleur actuelle aura ainsi des effets dévastateurs sur les populations animales.

La ville est un organisme vivant complexe : tout dépend de la nature des sols, de la densité, de l’énergie utilisée, du recours à la climatisation, de la présence de véhicules thermiques.

C’est faisable de rafraîchir la ville, de planter des arbres, créer des puits de verdure, végétaliser les façades ?

P.C. : C’est complexe parce que c’est un ensemble de facteurs très difficiles à isoler. La climatisation, qui est au cœur des débats, est une pompe à chaleur : on retire la chaleur d’un côté pour la rejeter de l’autre. Il fait plus frais dedans, mais plus chaud dehors.

En cumulant tous ces systèmes, on augmente la température extérieure, ce qui conduit à climatiser davantage. C’est un cercle vicieux. Dans l’urgence, il faudra bien climatiser certains bâtiments sensibles, écoles, hôpitaux, c’est une nécessité.

Mais il faut traiter le mal à la racine. Cela passe par l’architecture, par la végétalisation des villes pour créer des îlots de fraîcheur, et par la désimperméabilisation des sols pour que la terre joue son rôle naturel. C’est toute une mécanique naturelle.

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La question des normes revient régulièrement : trop de normes, trop de règlements. Vous empêchent-elles d’avancer ? Il y a quelques années, Guillaume Poitrinal, qui était patron de Unibail, avait rendu un rapport expliquant qu’on perdait des points de croissance à cause d’un excès de normes de construction.

P.C. : On voit bien que Guillaume Poitrinal a eu du mal à faire bouger les lignes, c’est très compliqué. Je ne dirais pas seulement qu’il faut moins de normes, même si c’est parfois nécessaire.

Je dirais surtout qu’il faut de meilleures normes. Elles peuvent être utiles pour contraindre à aller dans une bonne direction. Il faut aujourd’hui orienter la construction vers une ville plus fraîche et plus durable, ça ne se fera pas spontanément. Mais trop souvent, les normes sont mal conçues par ceux qui les produisent.

 

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