Marchez dans les pas de Beethoven, Schubert et bien d’autres : les 10 sentiers d’Europe préférés des grands compositeurs

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De Vienne aux fjords norvégiens, des Alpes bavaroises aux îles écossaises, des compositeurs aussi illustres que Bach, Beethoven ou Schubert, ont fait de la marche et de la randonnée le berceau de leur inspiration. Retour sur une tradition musicale méconnue : celle des créateurs qui ont enfilé leurs bottes pour trouver leurs mélodies.

1 – Bach a parcouru 400 kilomètres pour rencontrer un génie

En octobre 1705, Jean-Sébastien Bach n’a que 20 ans et occupe un modeste poste d’organiste à Arnstadt, en Allemagne. Mais une ambition le dévore : rencontrer Dietrich Buxtehude, le plus grand organiste d’Europe du Nord, qui officie à l’église Sainte-Marie de Lübeck. Il décide alors d’entreprendre un voyage à pied de près de 400 kilomètres – aller.

Bien que l’itinéraire précis de Bach ne soit pas documenté, et que son parcours a dû être imaginé sur la base d’éléments biographiques, les historiens s’accordent à dire qu’il a emprunté la Alte Salzstraße, l’ancienne route du sel, une voie commerciale médiévale très fréquentée, notamment entre Lüneburg et Lübeck.

Bach avait choisi la marche pour échapper aux droits de douane exorbitants pratiqués sur les diligences. Il avait demandé un congé de quatre semaines, mais reste absent quatre mois. Aucun témoignage ne permet de savoir ce qu’il s’est passé à Lübeck, mais la rencontre semble avoir été décisive puisqu’à son retour, son style a profondément été transformé.

2 – Beethoven, l’infatigable marcheur de Wienerwald

Imaginez Beethoven déambulant seul dans les forêts de la campagne viennoise, carnet de musique en poche, les yeux perdus dans les frondaisons du Wienerwald… Ce n’est pas une légende. Entre 1803 et 1825, il passe près de quinze étés à Baden bei Wien, dont les sources thermales et les vignobles sont le théâtre de ses longues promenades quotidiennes.

En mai 1810, il confie par écrit à Therese Malfatti : « Quel plaisir alors de pouvoir errer dans les bois, les forêts, parmi les arbres, les herbes, les rochers. Personne ne saurait aimer la campagne comme moi. »

Cette communion avec la nature donne naissance à la Sixième Symphonie « Pastorale », Op. 68.

Chose rare dans l’histoire de la symphonie, chacun de ses cinq mouvements porte un titre évocateur : Éveil d’impressions agréables en arrivant à la campagneScène au bord du ruisseauJoyeuse assemblée des paysansTonnerre – Orage, puis Chant pastoral. Sentiments joyeux et reconnaissants après l’orage.

Dans la vallée du Helenental repose aujourd’hui le « Beethovenstein », une stèle marquant l’un de ses endroits de repos favoris. Les Beethovenwege, sentiers balisés à son nom, permettent aux promeneurs de marcher dans ses pas sur plus de 26 kilomètres.

3 – Mahler : « Inutile de regarder là-haut, j’ai déjà tout composé ! » 

De 1893 à 1896, Gustav Mahler séjourne à Steinbach am Attersee, en Autriche, où il fait construire une petite cabane au bord du lac. Le programme est immuable : composition dès l’aube, randonnée l’après-midi dans les Alpes environnantes. Un été, le chef d’orchestre Bruno Walter lui rend visite et admire les cimes enneigées alentour. Mahler lui lance alors : « Inutile de regarder là-haut, j’ai déjà tout composé ! » C’est à Steinbach que naissent ses 2ème et 3ème Symphonies, cette dernière étant une immense ode à la création du monde et à la montagne elle-même.

À partir de 1908, fuyant ses deuils (le décès de sa fille aînée Maria Anna, la découverte de sa maladie cardiaque, et sa démission forcée de la direction de l’Opéra de Vienne), Mahler trouve refuge à Toblach, en plein cœur des Dolomites italiennes. Dans une nouvelle cabane isolée, il compose Das Lied von der Erde, sa 9ème Symphonie et les premières pages de sa 10ème, inachevée.

Aujourd’hui, les Gustav Mahler Musikwochen à Steinbach et les Mahler Festspiele à Toblach perpétuent son souvenir dans ces paysages qui l’ont profondément ébloui.

4 – Richard Strauss compose une symphonie suite à un orage

Richard Strauss connaissait les Alpes comme sa poche, ce qui n’est pas surprenant pour un homme qui avait installé sa villa à Garmisch-Partenkirchen, au pied de la Zugspitze, le point culminant d’Allemagne.

Il y a vécu plus de quarante ans, composant et randonnant dans les alpages et vallées bavaroises tout au long de sa vie.

C’est pourtant à l’âge de 14 ans qu’une aventure décisive scelle son rapport à la montagne : pris dans un orage d’une violence extrême lors d’une excursion dans les Alpes bavaroises avec des amis, le groupe est contraint de battre en retraite en catastrophe.

Plusieurs décennies plus tard, cette journée devient son poème symphonique Eine Alpensinfonie (Une Symphonie alpestre, 1911-1915), dans lequel il y décrit une journée entière de randonnée alpine, de l’aube à la nuit tombante. Il faut une centaine de musiciens, une machine à vent et une machine à tonnerre, pour restituer la grandeur de la montagne.

5 – Le coup de foudre de Brahms pour le lac Wörthersee

Comme Mahler, Brahms avait ses habitudes : lever matinal, longue promenade, puis composition. Lorsqu’il découvre Pörtschach am Wörthersee, en Autriche, en 1877, c’est un coup de foudre. Il écrit à son amie Clara Schumann : « Le premier jour était si beau que je voulais absolument rester un deuxième, le second si beau que je reste pour l’instant ! »

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Il y retourne trois étés consécutifs, randonnant jusqu’au belvédère de la Hohe Gloriette qui domine le lac et les montagnes des Karawanken. C’est là que seront élaborés sa 2ème Symphonie, surnommée la « Symphonie de Pörtschach », et son Concerto pour violon.

Le Brahmsweg, un sentier circulaire de six à huit kilomètres au bord du lac, retrace aujourd’hui ses itinéraires, avec, des haut-parleurs diffusant sa musique dans le vent. À Wiesbaden, des randonnées guidées organisées en forêt permettent également de retrouver ses itinéraires favoris.

6 – Grieg, l’enfant des fjords

Edvard Grieg n’avait pas besoin d’aller bien loin pour trouver son inspiration. Sa villa Troldhaugen, « la colline des trolls », surplombe un lac aux portes de Bergen, et c’est dans une petite cabane isolée au bord de l’eau qu’il compose, à l’abri du monde. Il passe de nombreux étés à Lofthus, dont les fjords vertigineux et les violons traditionnels (hardingfele) ont coloré son langage musical.

Les suites de Peer Gynt, avec Le Matin ou Dans l’antre du roi de la montagne, ses Pièces lyriques et ses danses norvégiennes témoignent d’une passion pour la nature intériorisée jusqu’à l’os.

7 – La grotte de Fingal a changé la perception de la musique de Mendelssohn

Le 7 août 1829, Felix Mendelssohn débarque sur l’île de Staffa, en Ecosse, et pénètre dans la célèbre grotte de Fingal, avec ses colonnes de basalte hexagonales et les vagues de l’Atlantique qui s’y engouffrent en rugissant. Le choc est immédiat.

Il écrit à sa sœur Fanny pour lui « faire comprendre combien les Hébrides l’ont extraordinairement touché », et note dans la même lettre les premières mesures de ce qui deviendra l’Ouverture Les Hébrides (1830, révisée en 1832). Les ruines de la chapelle Holyrood à Édimbourg lui avaient, quelques jours plus tôt, inspiré le thème initial de sa Symphonie n°3 « Écossaise ».

8 – Schubert marchait pour ne pas sombrer

Franz Schubert aime le Wienerwald et ses sentiers, où il se promène avec ses amis lors de virées champêtres appelées les Schubertiades. Il fréquente régulièrement la Höldrichsmühle, un vieux moulin-auberge situé à Hinterbrühl, au sud de Vienne.

La légende voudrait qu’il y ait composé Der Lindenbaum (Le Tilleul), l’un des lieder les plus célèbres de Winterreise, à l’ombre d’un tilleul.

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C’est à travers ses cycles de lieder qu’il immortalise la marche comme état de l’âme. Dans Die schöne Müllerin (La Belle Meunière, 1823), un apprenti meunier quitte tout et part sur les routes, guidé par le seul murmure d’un ruisseau. Dès le premier lied, Das Wandern (La Marche), une joie simple célèbre le bonheur d’errer sans autre but que l’horizon. Quatre ans plus tard, dans Winterreise (Le Voyage d’hiver, 1827), ce même marcheur semble avoir vieilli de toute une vie : il traverse seul un paysage hivernal désolé (rivière gelée, corneille perchée, tilleul battu par le vent) où la nature n’est plus un décor mais le miroir brisé d’une âme en exil. À ces deux fresques s’ajoute Der Hirt auf dem Felsen (Le Pâtre sur le rocher), évocation pastorale d’une voix solitaire qui s’élève et se perd dans les hauteurs.

9 – Et si les collines chantaient la musique d’Elgar ?

Sir Edward Elgar ne randonnait pas toujours à pied, il lui arrivait d’enfourcher son vélo, baptisé « Mr Phoebus », pour sillonner les collines du Worcestershire. Les Malvern Hills, qu’il apercevait depuis sa fenêtre pendant près de 55 ans de sa vie, ont été au cœur de toute sa création.

Une théorie suggère que le thème principal de ses Variations Enigma dessine, lorsqu’on le visualise, le profil des Malvern Hills . D’autres y voient dans la Variation VII, « Troyte », la description d’une promenade orageuse qu’Elgar faisait dans les mêmes collines avec son ami Troyte, les coups de timbales symbolisant le tonnerre.

10 – La montagne a tout donné à Karłowicz, puis tout repris

Il y a des histoires où la nature reprend ce qu’elle a donné. Celle de Mieczysław Karłowicz est de celles-là. Compositeur polonais du tournant du XXe siècle, il s’installe à Zakopane en 1907, au pied des Tatras, frontière naturelle entre la Pologne et la Slovaquie. Alpiniste, skieur et photographe passionné, il réunit ses deux amours lors de longues sorties solitaires. Ses Chants éternels et son Concerto pour violon portent l’empreinte de ces sommets et de cette lumière froide.

Le 8 février 1909, il part seul en ski vers Czarny Staw depuis Hala Gąsienicowa. Une avalanche se détache du Mały Kościelec et l’emporte. Il a 32 ans. À l’endroit exact où il périt, un obélisque est érigé dès 1909, portant l’inscription latine : « Non omnis moriar », signifiant « Je ne mourrai pas entièrement ».

Daphnée Cataldo

 

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