La correspondance de Brahms en est ponctuée. Ses allusions nombreuses. Cette petite bête familière de nos jardins et de nos potagers a même eu l’honneur de paraître aux côtés du compositeur dans une caricature datant de la fin du 19ème siècle, attribuée au portraitiste autrichien Otto Böhler. Un animal qui pourrait en cacher un autre, à l’image de notre cher compositeur.
C’est d’un pas tranquille que la silhouette de Brahms, reconnaissable à sa stature imposante et à sa longue barbe, déambule les mains derrière le dos, suivi… d’un hérisson ! Oui, mais pas n’importe quel hérisson ! Un hérisson de couleur rouge.
Un duo qui a de quoi étonner de prime abord, même si l’on sait le compositeur être un amoureux et ardent défenseur de la nature. Et puis, n’est-elle pas après tout la marque des grands romantiques ? Celle d’un Gérard de Nerval qui décida de promener en laisse un homard dans les allées du Palais Royal, arguant que contrairement aux chiens, il avait l’avantage de ne pas aboyer ?
Brahms a pris ses repas dans le même restaurant pendant 30 ans
Que les mélomanes les moins familiers de la vie du compositeur se rassurent ! Le hérisson rouge est en réalité une référence à un restaurant viennois dont Brahms était un client assidu. Ce qu’indique avec subtilité le titre de la caricature dont est tirée la scène citée plus haut : « Johannes Brahms auf dem Wege zum “Roten Igel” – Johannes Brahms sur le chemin d « Au Hérisson rouge ».
Situé au Wildpretmarkt 3 en plein centre de Vienne, cet établissement est décrit, dans un numéro du Ménestrel datant du 11 avril 1897, comme « un bon vieux restaurant bourgeois ». Un lieu que Brahms avait choisi comme cantine lorsque celui-ci n’était pas à pas invité à partager le couvert : « Durant trente ans, il a pris ses repas régulièrement dans le même restaurant, « Au hérisson rouge », où l’on connaissait ses goûts, ses habitudes. Sans être gourmand, il était gourmet des plats les plus ordinaires, pourvu qu’ils fussent bien préparés ; il préférait un Gulyas hongrois, une salade polonaise fortement épicée aux plats les plus raffinés et les plus chers. » peut-on lire dans un article d’H. Heinecke paru dans Le journal de la jeunesse.
Un lieu pour enterrer la hache de guerre
C’est aussi un lieu où Brahms cultivait ses amitiés, prenant fréquemment le café avec le compositeur hongrois Goldmark, dînant volontiers avec le brillant créateur des Pièces Lyriques et de Peer Gynt, Edvar Grieg. Un lieu qui servait aussi à enterrer la hache de guerre avec de potentiels rivaux – dans les formes du moins – celle qui fut longtemps aiguisée face à un Anton Bruckner un peu trop entreprenant, en octobre 1889. Un lieu hautement stratégique, enfin, qui permettait au compositeur de se retirer du monde tout en restant au contact de celui-ci. Où comme le résume si bien Brigitte François-Sappey dans son ouvrage Johannes Brahms, Chemins vers l’absolu : « se rapprocher des autres pour se protéger de l’isolement, s’en éloigner pour éviter les blessures mutuelles. »
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Car le moins que l’on puisse dire, c’est que Brahms était un être complexe, un adepte du « Fuis-moi je te suis, Suis-moi je te fuis » qui faisait du compositeur un animal social pour le moins curieux : refusant d’être dompté, mais n’appréciant guère d’être mis de côté. A l’image du hérisson ? Pour Brigitte François-Sappey, le fait que Brahms se soit pris d’attachement pour un lieu qui évoque un animal au caractère doux mais à l’approche piquante n’est pas le fruit du hasard : « Le hérisson aimait ses amis et en avait besoin, mais dans sa vie de célibataire il a pris de néfastes habitudes. Si un conflit se profile, il se dérobe. Traumatisé à jamais par l’effondrement de Schumann, il fuit aussi devant la maladie. Son incapacité à s’expliquer et sa vision fataliste du destin compromettent tour à tour ses plus belles amitiés.
Fidèle compagnon de route, le restaurant Au hérisson rouge accueillera le compositeur jusqu’à la fin de ses jours, le 3 avril 1897.
Clément Serrano
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