C’est à Leipzig, le 1er janvier 1888 que Piotr Illitch Tchaïkovski est convié à un dîner organisé par le violoniste Aldoph Brodsky. Un repas pour le moins prestigieux puisque le compositeur va découvrir qu’il n’est pas le seul à prendre part aux festivités, Brahms et Grieg étant également de la partie ! Entre musique, gloutonnerie et rivalités joyeuses, retour sur un dîner pas comme les autres.
13 heures de l’après-midi. Voilà quelques secondes que Tchaïkovski hésite à frapper à la porte des Brodsky : la présence d’une musique, faite de violon, de violoncelle et de piano, indique qu’il ne sera pas le seul à inaugurer le premier repas de l’année.
« Nous avons invité Tchaïkovski à dîner, mais connaissant sa timidité à l’égard des étrangers, nous ne lui avons pas dit que nous attendions d’autres invités. » confie la maîtresse de maison, Anna Lvovna Brodsky, dans Souvenirs d’une maison russe : « Il était troublé par ce qu’il entendait, se demandait qui était là et ce que l’on était en train de jouer. Je l’ai amené dans une pièce voisine, essayant de lui dire calmement que Brahms était là. »
Tchaïkovski, d’une timidité maladive, est tétanisé
Mais rien n’y fait. La timidité de Tchaïkovski est à son paroxysme : le voici complétement tétanisé ! Il faut attendre que Mme Brodsky fasse discrètement signe à son mari pour que ce dernier vienne le chercher ! La distance qui le sépare de cet homme imposant n’est plus qu’une question de pas, et voici qu’en un éclair Tchaïkovski se retrouve devant un grand barbu à l’allure de pope : le célèbre Johannes Brahms !
Se demandant s’il n’est pas de trop dans la pièce, le compositeur russe multiplie les excuses et les formules de politesse. Brahms l’interrompt avec force, le priant de s’asseoir et d’écouter le reste de son Trio pour piano. Si dans son journal Tchaïkovski semble apprécier le côté naturel du bonhomme – « Les manières de Brahms sont simples, exemptes de vanité, son humeur joviale, et les quelques heures passées en sa compagnie m’ont laissé un souvenir agréable. » – il a un sérieux problème avec sa musique.
Brahms dévore les plats avec avidité
Vladimir Volkoff, l’arrière-petit-neveu du compositeur russe, cite ainsi l’un des écrits les plus révélateurs du maestro à l’égard de la musique de Brahms : « Dans la musique de ce maître (il m’est impossible de nier que ce soit un maître), il y a quelque chose de sec et de froid qui me glace. Il a très peu d’invention mélodique. Il n’exprime jamais ses idées musicales jusqu’à la fin. A peine avons-nous entendu une mélodie agréable, qu’elle est noyée dans un tourbillon de progressions harmoniques et de modulations sans importance, comme si le but principal du compositeur était de se rendre inintelligible. »
Un « tourbillon de progressions harmoniques » qui se joue jusque dans l’assiette, Brahms avalant des quantités pantagruéliques de nourriture qu’il arrose volontiers de vin et de spiritueux, dérobant au passage la possibilité de merveilleux desserts de la bouche des autres invités : « Je pus voir Brahms picorer dans un pot de confiture de fraises disant qu’il la voulait pour lui, et que personne d’autre ne pourrait en avoir. » confie Mme Brodsky.
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Quant aux époux Grieg, arrivés peu de temps après Tchaïkovski, ils font office de parfaits convives. On apprend ainsi qu’Edvard Grieg s’improvise en modérateur et en médiateur lorsque la discussion entre Brahms et Tchaïkovski devient trop animée et que son admiration pour la musique du compositeur russe lui vaut la chance d’être l’heureux dédicataire d’une ouverture fantaisie composée par Tchaïkovski en personne la même année : Hamlet.
Clément Serrano
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