Dans le rôle de l’élève Johannes Brahms. Dans celui du maître, Robert Schumann. Dans celui de la muse – et amante ? – Clara Schumann. Sans doute le plus beau triangle amoureux de la musique classique, mais aussi le plus sujet à controverse, à extrapolation et aux théories en toute genre… Mais qu’en est-il vraiment ?
Le 30 septembre 1853 à Düsseldorf, un jeune homme de 20 ans se présente à la porte des époux Schumann. Un certain “Herr Brahms, de Hambourg”, compositeur prometteur venu se mettre sous le haut patronage de Herr Robert Schumann qui, sous le charme, le prit d’emblée sous son aile. Brahms devient très vite un familier de la demeure, y prend la plupart de ses repas, y joue ses nouvelles compositions, jusqu’à y prendre ses quartiers.
Le jeune prodige est surtout charmé par l’épouse du maître, Clara Schumann, dont une attirance certaine, si ce n’est une obsession fiévreuse, peut être lue dans sa correspondance avec Clara établie dès l’année suivante : « Ne pourriez-vous me télégraphier tous les jours un petit bonjour ? J’en serais transporté toute la journée… », « Quand je pense à vous il y a une gravité que je n’arrive pas à exprimer. », « Que m’avez-vous fait ? Ne pourriez-vous cesser pareil envoûtement ? », « De tout mon cœur laissez-moi vous embrasser ».
Une confession à demi-avouée
Une liaison épistolaire enflammée qui coïncide avec l’internement volontaire de Robert à Endenich, en mars 1854, dont la nature solitaire et dépressive s’était mue en un état de détresse mentale minée par des troubles nerveux et des délires hallucinatoires. Et pourtant, malgré une confession à demi-avouée dans une lettre adressée à son maître en décembre 1854 – « Je ne désirais qu’une chose : revenir auprès d’elle » – et un rapprochement avec Clara en s’installant durablement auprès d’elle à Düsseldorf, une distance est maintenue.
Un amour purement platonique ? « La vie sentimentale de Brahms est mal connue. Il passait pour fréquenter les “mauvais lieux”. Sensible et timide, il avait la réputation d’un “ours” » peut-on lire dans Gérard Pernon dans son Dictionnaire de la musique. Autrement dit, un être rustre et fragile, aussi bouillonnant que résilient, pour qui la passion faisait partie de ces « anomalies » qu’« il faut de toute manière chasser », confiait Brahms dans une lettre adressée à Clara, tantôt muse, tantôt bonne amie, tantôt amour dans l’expression la plus pure et la plus courtoise.
Après la mort de Schumann, Johannes et Clara continueront de se voir
Du côté de Clara, la pudeur est également de mise. Malgré une profonde affection accordée au jeune Johannes, ses pensées vont à Robert et à son état de santé. Les récentes visites données à son époux interné en juillet 1856 lui laissent présager le pire : « Il me sourit avec beaucoup de peine, car il n’était plus maître de ses membres, m’enlaça de son bras. Je n’oublierais jamais cela ! Je ne donnerais pas cet enlacement pour tous les trésors de la terre. » écrit Clara dans son journal, peu de temps avant la mort de son mari, le 29 juillet à 16 heures de l’après-midi. « Tout mon bonheur s’en est allé » écrit-elle encore.
Après la mort de Schumann, Johannes et Clara continueront de se côtoyer, feront ensemble un pèlerinage en Suisse, avant de se séparer définitivement lorsque Brahms, sans doute conscient que Clara reste et restera l’amie fidèle et l’amante dévouée de Robert Schumann, accepte le poste de directeur de la Singakademie à Vienne en 1862.
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Les deux êtres, devenus solitaires en amour par le poids des âges, continueront toutefois de correspondre jusqu’à la fin de leurs jours, même si une grande partie de cette correspondance finira dans les flammes sur ordre de la veuve Schumann, laissant à jamais planer le mystère sur cet étrange couple.
Clément Serrano
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