Musique classique : Les Variations Enigma d’Edward Elgar, des oeuvres-portraits qui cachent un mystère

MARY EVANS/SIPA

C’est une œuvre d’Edward Elgar dont le nom fascine. Une série de variations-portraits dont les dédicataires, nommés par leurs initiales, ne sont plus un secret pour personne. A l’exception d’un seul : celui de la 13ème variation, un(e) certain(e) “***” qui a fait l’objet de plusieurs théories.  

A l’aube du XXème siècle, un compositeur respectable mais relativement peu connu compose ce qui allait devenir le début de sa reconnaissance : les Variations Enigma. Une œuvre dont l’originalité de la proposition vaut pour le jeu mental qu’Elgar s’est amusé à concevoir, soit quatorze portraits musicaux reflétant l’esprit et le caractère d’êtres qui lui sont chers : sa femme et fidèle conseillère, Alice (Variation n° 1), son meilleur ami, August Jaeger (la célèbre variation n° 9, connue sous le nom de Nimrod), Isabel Fitton, élève d’Elgar en classe d’alto (Variation n° 6), ou bien encore Elgar lui-même qui vient clore la série des quatorze portraits.  
 
Une variation échappe pourtant à la règle : la Variation n°13 dont le nom du dédicataire est couvert par l’anonymat. Un rapide coup d’œil au nom du mouvement, « Romanza : Moderato » (Romance : modéré) semble convoquer le sentiment amoureux qu’une certaine retenue vient contrarier : une atmosphère paisible où clarinette et cordes mêlent leur sonorité en toute insouciance avant qu’un climat de gravité ne s’installe au moyen de timbales et d’un puissant crescendo, avant de revenir à la douceur des premières notes.  

 
Une figure féminine serait-elle cachée derrière ce portrait ? C’est ce que laisse supposer le compositeur, qui de son propre aveu, a avoué que derrière le fameux nom aux astérisques se trouvait « une Dame qui, au moment de la composition, faisait un voyage en bateau ». On pourrait même entendre dans la mélodie, la reprise d’un motif musical issu d’une ouverture de Mendelssohn composée soixante-dix ans plus tôt :  Mer calme et heureux voyage.  

Un deuxième indice est à trouver sur une précédente version de travail où le compositeur avait griffonné dans ses notes les initiales « L.M.L » : « Elgar laissa ses biographes supposer que sa dédicataire était Lady Mary Lygon, amie musicienne, au vu des initiales L.M.L. placées en tête de son commentaire de cette variation dans le brouillon des notes qu’il publia en 1913″ indique Esther Cavett-Dunsby dans la préface de la partition parue aux éditions Eulenburg. Une aristocrate influente qui apportera à Elgar son soutien indéfectible. Quant à la référence au bateau ? Un voyage en Australie qu’elle aurait effectué au moment de la composition. Si les initiales concordent, la raison d’Elgar à vouloir préserver le mystère sur l’identité de Lady Lygon reste assez inexpliqué.  

Une dédicataire… qui pourrait fâcher madame Elgar ?

Une autre hypothèse, plus crédible, suggère que la dédicataire de cette treizième variation soit plutôt Helen Weaver, un amour de jeunesse avec lequel Edward s’est fiancé en 1883 puis séparé l’année suivante, plongeant le compositeur dans un profond désarroi. Une séparation d’autant plus marquée qu’en 1885, Helen Weaver quittera le continent européen pour la Nouvelle-Zélande où elle refera sa vie avec un banquier du nom de John Munro. Un hommage que le compositeur aurait dissimulé… pour ne pas s’attirer les foudres de Mme Elgar !  

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Lady Mary Lygon ou Helen Weaver ? Qu’importe ! Pour Elgar, les Variations Enigma restent avant tout une affaire de musique. Ce que conclut Esther Cavett-Dunsby dans sa préface en citant le maestro : « Il n’y a rien à gagner, au sens artistique ou musical, à la résolution de l’énigme d’aucune des personnalités ; l’auditeur devrait écouter la musique comme de la musique et ne pas se préoccuper des subtilités d’un ‘programme' » 

Clément Serrano

 

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